À Tripoli, le gaz n’est pas seulement une ressource : c’est aussi une ligne de vie

En Libye, chaque hausse de consommation intérieure se voit immédiatement dans les foyers, sur le réseau électrique et jusque dans les contrats d’exportation. Le gaz naturel, censé rapporter des devises, sert d’abord à faire tourner les centrales, surtout quand la demande grimpe avec la chaleur estivale. Dans un pays où les hydrocarbures dominent encore l’économie, la question n’est donc pas seulement de produire plus. Elle est aussi de savoir comment stabiliser un système énergétique sous pression, depuis Tripoli jusqu’aux terminaux de l’ouest du pays.

Ce dossier s’inscrit dans une trajectoire libyenne connue. Depuis 2011, la fragmentation institutionnelle a freiné les investissements, fragilisé les infrastructures et rendu chaque site stratégique politiquement sensible. Le Gouvernement d’union nationale, basé à Tripoli, reste l’autorité reconnue à l’international, mais il gouverne dans un pays traversé par des rivalités persistantes avec l’est, où s’exerce l’influence du camp de Khalifa Haftar. Dans ce paysage, la National Oil Corporation, ou NOC, demeure l’acteur technique central du secteur. Elle pilote les flux, les contrats et une grande partie de la continuité énergétique du pays.

Un objectif affiché : transformer le gaz déjà découvert en marge de manœuvre

Le 15 septembre, le ministre libyen du Pétrole et du Gaz, Khalifa Abdulsadek, a déclaré à Bangkok que la Libye visait une production d’au moins 4 milliards de pieds cubes par jour dans les trois à cinq prochaines années. L’objectif repose, selon lui, sur les ressources déjà découvertes, qu’il s’agisse de gaz libre ou de gaz associé, c’est-à-dire du gaz extrait en même temps que le pétrole. Cette cible a été reprise par plusieurs médias spécialisés et correspond à la ligne de relance défendue par les autorités de Tripoli depuis le début de l’année.

Le besoin est réel. Les données disponibles montrent que la consommation intérieure a absorbé une grande partie du gaz produit, au point de réduire les volumes exportables. Le World Bank Group rappelle que l’économie libyenne reste très dépendante des hydrocarbures, qui représentaient encore 65 % du PIB, 93 % des exportations et 72 % des recettes publiques en 2024. L’EIA estime, de son côté, que le pays a vu ses exportations gazières reculer nettement depuis leur pic de 2019, tandis que la demande locale et les aléas techniques ont limité les flux vers l’extérieur.

Autrement dit, Tripoli cherche moins une révolution qu’un rééquilibrage. Produire davantage doit permettre de sécuriser l’alimentation des centrales, de réduire la pression sur le marché intérieur et de remettre une part plus importante du gaz sur les marchés d’exportation. C’est aussi un enjeu budgétaire. Quand les recettes publiques dépendent autant des hydrocarbures, chaque mètre cube consommé localement sans planification coûte une part de devises à l’État.

Mellitah, Greenstream et le coût politique des coupures

La tension est apparue au grand jour à Mellitah, à l’ouest de Tripoli, où des protestataires ont fait irruption dans le complexe industriel le 28 juillet 2026 pour dénoncer les coupures d’électricité. La NOC a alors averti que l’arrêt des lignes de gaz pouvait aggraver le risque de blackout national. L’agence AP a confirmé que l’incident avait perturbé l’alimentation de centrales électriques et que le complexe joue un rôle stratégique dans l’acheminement du gaz vers l’Italie. La NOC a ensuite précisé que la majeure partie du gaz concerné restait destinée au marché intérieur, ce qui souligne le rôle de Mellitah dans l’équilibre énergétique libyen avant même l’export.

Ce site concentre plusieurs enjeux à la fois. D’un côté, il alimente le gazoduc Greenstream, qui relie la Libye à la Sicile et reste la principale porte d’entrée du gaz libyen sur le marché italien. De l’autre, il alimente des centrales qui font vivre le réseau électrique libyen. Quand les coupures s’accumulent, les revendications locales se transforment donc en risque systémique. Les chiffres avancés par les sources spécialisées montrent que les exportations vers l’Italie restent bien inférieures à la capacité théorique du pipeline, qui est d’environ 8 milliards de mètres cubes par an.

Le problème est structurel. La demande intérieure de gaz augmente plus vite que la capacité du secteur à investir, réparer et moderniser. Dans les mois récents, la NOC a pourtant multiplié les signaux de reprise : discussions avec Eni, relance de travaux d’exploration offshore, retour de Sonatrach dans le bassin de Ghadamès, et ouverture de nouveaux blocs à des compagnies étrangères. Ces mouvements montrent une volonté claire de remettre la Libye sur la carte énergétique régionale, mais ils restent exposés à un facteur que ni les contrats ni les annonces ne règlent à eux seuls : la sécurité des sites et la stabilité des institutions.

Ce que cela change pour la Libye, et ce que l’Afrique du Nord observe

Pour le pouvoir à Tripoli, l’enjeu est immédiat : davantage de gaz signifie potentiellement plus d’électricité, plus de recettes et plus de marge de négociation avec les partenaires étrangers. Pour les ménages, en revanche, la promesse n’a de valeur que si elle se traduit par une baisse des coupures et une amélioration visible du service public. Pour les entreprises, notamment celles du transport, du BTP et de l’industrie légère, la fiabilité de l’énergie détermine la capacité à produire, livrer et embaucher. La même molécule de gaz a donc des effets très différents selon qu’elle reste dans le circuit domestique ou qu’elle franchit la Méditerranée.

À l’échelle régionale, la Libye joue un rôle que l’on sous-estime souvent. Elle n’appartient pas à une grande communauté économique comme la CEDEAO ou la SADC, mais elle reste un maillon de l’Afrique du Nord et du bassin méditerranéen. Ses choix énergétiques touchent l’Italie, une partie du marché gazier européen et, plus largement, la perception du risque dans les investissements africains liés aux hydrocarbures. La relance annoncée par Tripoli sera donc observée de près, non seulement pour ses volumes, mais aussi pour sa capacité à survivre aux tensions internes. La vraie question, à court terme, n’est pas seulement de savoir si la Libye peut atteindre 4 milliards de pieds cubes par jour. Elle est de savoir si un secteur aussi stratégique peut être consolidé dans un pays où la stabilité reste encore inachevée.