À Durban, la question migratoire ne se joue plus seulement dans les bureaux de l’administration. Elle s’est installée dans la rue, au milieu des commerces, des quartiers populaires et des files d’attente devant les services publics. Ce mercredi 30 septembre 2026, une nouvelle mobilisation a montré que la tension reste vive, trois mois après les rassemblements nationaux du 30 juin.
À Durban, une mobilisation moins nombreuse mais toujours tendue
Des dizaines de personnes ont défilé dans le centre de Durban à l’appel de March and March, un mouvement citoyen qui réclame un contrôle plus strict de l’immigration et le départ des personnes en situation irrégulière. Le cortège était conduit par Jacinta Ngobese-Zuma, figure médiatique du mouvement et ancienne animatrice radio dans la province du KwaZulu-Natal.
Les manifestants ont repris leurs revendications sur l’emploi, le logement, la sécurité et l’accès aux services publics. La mobilisation semblait toutefois moins importante que celle organisée le 30 juin, lorsque plusieurs villes sud-africaines avaient connu des rassemblements coordonnés contre l’immigration irrégulière.
Le mouvement avait fixé au 30 septembre une nouvelle échéance politique et symbolique. Aucun groupe citoyen ne dispose pourtant du pouvoir légal d’expulser une personne du territoire. En Afrique du Sud, les contrôles, les arrestations et les éloignements relèvent de l’État, notamment du ministère de l’Intérieur, de la Border Management Authority et de la police.
Les autorités sud-africaines ont d’ailleurs rappelé que les particuliers ne peuvent pas exiger des documents d’identité dans la rue, ni organiser eux-mêmes des contrôles migratoires. Le gouvernement affirme vouloir lutter contre l’immigration irrégulière par des procédures administratives et judiciaires, tout en protégeant les citoyens étrangers contre les intimidations.
Des départs nombreux, mais des chiffres difficiles à comparer
Plus de 200 000 personnes auraient quitté l’Afrique du Sud depuis le début de la campagne, selon un décompte attribué à des chiffres communiqués par plusieurs gouvernements africains ayant organisé le retour de leurs ressortissants. Ce total regroupe cependant des situations différentes : expulsions décidées par les autorités, rapatriements volontaires et départs provoqués par la peur.
Les données officielles sud-africaines donnent une image plus précise, mais plus limitée dans le temps. Le gouvernement a indiqué que 68 327 personnes en situation irrégulière avaient été rapatriées entre le 14 juin et le 24 juillet 2026. Parmi elles, 81 % étaient présentées comme des ressortissants malawites, 16 % comme des Zimbabwéens et 3 % comme des Mozambicains.
Dans une autre mise à jour, le ministère de l’Intérieur a annoncé 18 816 expulsions formelles entre le 1er avril et le 31 juillet. Ces chiffres ne peuvent pas être additionnés automatiquement. Ils ne couvrent pas les mêmes périodes et ne désignent pas toujours la même procédure juridique.
La distinction est importante. Une personne expulsée après une décision administrative n’est pas dans la même situation qu’un ressortissant qui accepte un retour organisé par son ambassade. De même, le terme « étranger » recouvre des réalités très diverses : travailleur en règle, demandeur d’asile, réfugié, étudiant, commerçant ou personne sans titre de séjour.
Une colère alimentée par les difficultés sociales
À Durban, comme dans d’autres villes sud-africaines, les revendications contre l’immigration s’appuient sur des problèmes bien réels. Les habitants dénoncent les délais dans les services publics, le chômage, le coût du logement, les trafics et l’insécurité. Dans les quartiers où l’administration fonctionne mal, la présence de personnes étrangères devient parfois le signe visible d’une crise plus large.
Mais cette lecture peut rapidement désigner les migrants comme responsables de phénomènes qui dépendent aussi de décisions nationales. L’emploi informel, par exemple, repose sur des employeurs qui recrutent souvent une main-d’œuvre vulnérable. Le gouvernement sud-africain a annoncé des contrôles visant également les entreprises qui emploient des personnes sans autorisation.
La question des services publics exige la même prudence. La Constitution sud-africaine et plusieurs textes nationaux protègent l’accès aux soins essentiels et les droits des enfants, quelle que soit la nationalité de leurs parents. Les tensions dans les écoles, les hôpitaux ou les centres d’aide ne peuvent donc pas être réduites à un simple affrontement entre Sud-Africains et étrangers.
Sur le terrain, les conséquences sont très concrètes. Des commerçants étrangers ont fermé leurs boutiques par crainte de pillages. Des familles ont quitté leur logement. À Durban, des demandeurs d’asile et des migrants ont aussi occupé les abords de services administratifs pour demander une protection, affirmant avoir été chassés de leurs lieux de vie ou de travail.
Le précédent du 30 juin reste dans les mémoires
La mobilisation de septembre intervient après une période de violences et d’intimidations. Les autorités sud-africaines ont confirmé la mort d’au moins quatre personnes dans les violences liées à la poussée anti-immigration. Plusieurs gouvernements africains ont avancé des bilans plus élevés pour leurs ressortissants. Ces écarts montrent que le bilan demeure incomplet et doit être présenté avec précaution.
Les événements de 2026 réveillent un souvenir lourd. En 2008, des violences xénophobes avaient fait plus de 60 morts et déplacé des dizaines de milliers de personnes. En 2019, de nouvelles attaques avaient notamment touché Johannesburg et Durban. La répétition de ces épisodes explique la présence policière renforcée autour des rassemblements actuels.
Le gouvernement cherche ainsi à tenir une ligne difficile. Il veut afficher une politique migratoire plus ferme pour répondre à une demande électorale et sociale croissante. Dans le même temps, il doit éviter que les opérations de contrôle ne deviennent des chasses collectives ou ne visent des personnes sur la base de leur apparence, de leur langue ou de leur origine supposée.
Un enjeu qui dépasse les frontières sud-africaines
Les conséquences dépassent largement l’Afrique du Sud. Les principaux pays concernés par les retours sont ses voisins ouest et australs, notamment le Malawi, le Zimbabwe et le Mozambique. Les départs perturbent les revenus des familles qui dépendent des transferts d’argent envoyés depuis Durban, Johannesburg ou les zones minières.
La Communauté de développement de l’Afrique australe, ou SADC, est directement concernée. L’organisation régionale défend la circulation des personnes, le commerce transfrontalier et la coopération entre États. Elle doit aussi composer avec le droit souverain de chaque pays à contrôler ses frontières et à éloigner les personnes qui ne remplissent pas les conditions de séjour.
Pour Pretoria, la prochaine étape sera de démontrer que la fermeté administrative peut aller de pair avec la protection des droits fondamentaux. Pour les pays d’origine, l’urgence consiste à accompagner leurs ressortissants, à vérifier les conditions des retours et à prévenir les représailles. Quant aux habitants de Durban, ils attendent surtout des résultats sur l’emploi, la sécurité et les services publics.
La nouvelle manifestation du 30 septembre ne clôt donc pas la séquence. Elle confirme plutôt l’installation durable de la question migratoire dans le débat sud-africain. Les prochaines opérations de contrôle, les décisions judiciaires et la capacité des autorités à empêcher les violences diront si cette crise restera une bataille politique ou si elle continuera de produire des départs forcés.