À Khartoum, la bataille diplomatique s’est déplacée jusqu’à New York. Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée soudanaise et président du Conseil souverain de transition, n’a pas pu se rendre à l’Assemblée générale des Nations unies après le blocage de son visa américain. Derrière cet incident protocolaire se joue une confrontation plus large sur la manière de mettre fin à la guerre.
Un bras de fer dans un pays déjà fragmenté
Depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises affrontent les Forces de soutien rapide, une puissante formation paramilitaire dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Le conflit a brisé les équilibres politiques et territoriaux du Soudan. L’armée contrôle notamment Khartoum et plusieurs zones du nord et de l’est, tandis que les forces paramilitaires conservent une influence majeure dans l’ouest du pays.
La guerre a aussi déplacé le centre du pouvoir. Port-Soudan, sur la mer Rouge, accueille une grande partie des institutions administratives et diplomatiques liées au camp militaire. Khartoum reste toutefois la capitale officielle et le principal symbole de la souveraineté revendiquée par les deux camps.
Le conflit dépasse désormais le cadre national. L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est, tente de maintenir un espace de médiation. L’Union africaine, de son côté, soutient le principe d’une transition civile. Mais les initiatives restent concurrencées par les démarches de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, des États-Unis et d’autres acteurs régionaux.
Washington lie-t-il le visa à une trêve ?
Abdel Fattah al-Burhan devait représenter le Soudan à la 81e session de l’Assemblée générale de l’ONU. Selon le programme officiel, son intervention était prévue le jeudi 24 septembre 2026. Les autorités américaines n’ont finalement pas délivré le visa nécessaire à son déplacement.
Le refus a d’abord été présenté avec prudence. Le département d’État américain a indiqué qu’il ne commentait pas les cas individuels de visa. Pourtant, plusieurs sources diplomatiques et gouvernementales citées par Reuters sur le lien entre le visa et une proposition de cessez-le-feu affirment que Washington cherchait à conditionner la venue du dirigeant soudanais à l’acceptation d’une trêve de 90 jours.
La proposition aurait été portée par Massad Boulos, conseiller américain chargé des affaires arabes et africaines. Les modalités précises de cette initiative n’ont pas été rendues publiques dans leur intégralité. Khartoum aurait toutefois refusé que le déplacement de son chef soit subordonné à un engagement négocié sous pression.
Le 22 septembre, l’ambassadeur du Soudan auprès des Nations unies, Al-Harith Idriss, a demandé l’intervention du secrétaire général António Guterres. Selon Sudan Tribune, il a estimé que l’absence de visa pouvait contrevenir aux obligations des États-Unis en tant que pays hôte de l’ONU.
Le secrétaire général a exprimé ses regrets face à cette situation. Le blocage a empêché Abdel Fattah al-Burhan de prendre la parole devant les dirigeants réunis à New York, alors que le Soudan devait présenter sa lecture du conflit et de la crise humanitaire.
Une pression diplomatique aux effets limités
Pour Washington, le visa constitue un instrument de pression. Les États-Unis cherchent à obtenir un cessez-le-feu, à faciliter l’accès humanitaire et à empêcher une nouvelle fragmentation du Soudan. Leur démarche vise aussi à rappeler que les deux camps ne peuvent prétendre à une victoire militaire sans coût diplomatique.
Mais cette stratégie comporte un risque. En associant l’accès à l’Assemblée générale à une concession militaire, les États-Unis donnent au pouvoir soudanais l’occasion de dénoncer une atteinte à sa souveraineté. Le débat se déplace alors du contenu de la trêve vers la légitimité de la pression américaine.
Le 26 septembre, Abdel Fattah al-Burhan a rejeté publiquement cette pression. Lors d’une intervention à Khartoum, il a déclaré que le Soudan n’avait besoin « ni de visa pour aucun pays, ni de la permission de personne », selon Anadolu Agency. Cette déclaration s’adresse autant à Washington qu’à l’opinion soudanaise, dans un contexte où l’armée cherche à consolider son image de défenseur de l’État.
Pour les populations, l’enjeu est différent. Une trêve de 90 jours pourrait faciliter l’acheminement de l’aide et permettre des évacuations. Elle ne réglerait toutefois ni la question du commandement militaire, ni celle de l’avenir politique du pays. Dans les grandes villes, les habitants subissent les destructions des services publics et les ruptures d’approvisionnement. Dans les zones rurales, les effets se traduisent davantage par les déplacements, l’insécurité alimentaire et la difficulté d’accéder aux marchés.
Le secteur informel, qui fait vivre une grande partie des ménages soudanais, est particulièrement exposé. Les restrictions de circulation, la dépréciation de la monnaie et la fermeture des banques compliquent les échanges. Une décision prise à New York peut donc avoir des conséquences indirectes sur les familles qui dépendent du commerce quotidien ou des transferts de la diaspora.
Le rôle des médiateurs africains reste central
La crise montre surtout les limites d’une approche dominée par les capitales étrangères. Les États-Unis peuvent exercer une influence financière et diplomatique. Ils ne disposent pas, à eux seuls, des relais nécessaires dans les territoires contrôlés par les forces armées ou les groupes alliés aux paramilitaires.
Les médiateurs africains restent indispensables. L’IGAD possède une connaissance directe des dynamiques transfrontalières, notamment avec le Soudan du Sud, l’Éthiopie et le Tchad. L’Union africaine peut fournir un cadre continental pour discuter de la transition politique, de la protection des civils et de la remise en place d’autorités civiles.
Cette implication ne doit toutefois pas être confondue avec une solution automatique. Les organisations régionales sont fragilisées par les rivalités entre États membres et par les divergences sur les soutiens extérieurs aux deux camps. La question sera donc celle de leur capacité à parler d’une seule voix, tout en associant les civils soudanais aux négociations.
Une crise diplomatique qui annonce la suite
Le refus de visa n’a pas interrompu la guerre. Il a néanmoins révélé le nouveau rapport de force entre Washington et le camp militaire soudanais. Les États-Unis veulent obtenir un engagement concret. Abdel Fattah al-Burhan refuse de donner l’impression que son autorité dépend d’une décision américaine.
La prochaine étape sera à surveiller sur le terrain. Si les discussions sur la trêve reprennent, la question centrale portera sur ses garanties, son contrôle et l’accès effectif des humanitaires. Si elles échouent, le blocage du visa risque de renforcer la logique de confrontation diplomatique sans modifier les calculs militaires.
Pour le Soudan, l’enjeu dépasse donc la présence d’un dirigeant à l’ONU. Il concerne la possibilité de préserver un cadre national face à la fragmentation armée, de rétablir une médiation crédible et de replacer les civils au centre d’un processus politique que la guerre a pratiquement interrompu.