Un nouveau couloir numérique entre mer Rouge et Méditerranée
Sur la carte des données mondiales, l’Égypte occupe une place particulière. Le pays relie déjà plusieurs routes entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique, et chaque nouvelle liaison renforce ce rôle de carrefour. Dans un contexte où la circulation des flux numériques dépend de quelques passages étroits, la capacité à multiplier les itinéraires devient un enjeu de souveraineté économique autant que de performance technique.
Le mercredi 2 septembre, Telecom Egypt et la société grecque Power Sub Link ont signé un protocole d’accord pour construire un câble sous-marin d’environ 200 kilomètres entre Charm el-Cheikh et Taba, dans le Sinaï. L’opérateur égyptien précise que la mise en service est attendue au quatrième trimestre 2027 et que la capacité de conception atteindra environ cinq pétabits par seconde. Ce projet doit aussi prolonger vers le nord-est l’architecture déjà bâtie autour du corridor Red2Med, qui relie la mer Rouge à la Méditerranée via plusieurs points d’atterrissement.
Le pays n’avance pas dans le vide. La plateforme Submarine Cable Map recense actuellement vingt systèmes arrivant en Égypte, tandis que cinq autres sont en construction. La carte publiée par l’Autorité nationale de régulation des télécommunications confirme cette densité exceptionnelle. Autrement dit, l’Égypte n’est pas seulement un pays traversé par des câbles. Elle est devenue un nœud d’interconnexion.
Pourquoi Taba compte pour le réseau égyptien
Le nouveau câble prolongera le Red Sea Subsea Festoon Cable System de Telecom Egypt jusqu’à Taba. Cela permettra d’ajouter une continuité entre Suez, Zaafarana, Ras Gharib, Charm el-Cheikh et Taba. Dans la logique de l’opérateur, cette chaîne crée davantage de chemins de secours et réduit la dépendance à un seul axe. C’est un point essentiel dans une région où les communications ne passent pas seulement par les grands centres urbains, mais aussi par des points de transit très exposés.
Telecom Egypt présente cette liaison comme un câble repeaterless, c’est-à-dire sans répéteur intermédiaire. Le choix vise à limiter les pertes de signal et à améliorer les performances globales du réseau. L’entreprise met aussi en avant une meilleure résilience pour les opérateurs qui utilisent l’Égypte comme passage entre les marchés européens, africains, asiatiques et moyen-orientaux. Dans les faits, cela signifie moins de dépendance à un seul corridor et davantage d’options pour router le trafic en cas d’incident.
Cette stratégie s’inscrit dans une trajectoire plus large. Depuis 2023, Telecom Egypt a multiplié les offres de mutualisation, dont WeConnect, un écosystème qui donne aux partenaires un accès plus souple à l’infrastructure sous-marine du pays. L’entreprise s’appuie sur un positionnement commercial clair : attirer du trafic international, vendre de la capacité et transformer la géographie égyptienne en actif numérique.
Une réponse à la fragilité du corridor de la mer Rouge
Si ce nouveau projet attire l’attention, c’est aussi parce que la mer Rouge reste l’un des points les plus sensibles du trafic mondial. En février 2024, plusieurs câbles y ont subi des ruptures, dont AAE-1 et EIG, selon les informations alors diffusées par les opérateurs et reprises par la presse internationale. En septembre 2025, de nouvelles perturbations ont de nouveau touché des câbles de la zone et ralenti des services internet en Asie et au Moyen-Orient. Ces épisodes ont rappelé qu’un incident dans ce corridor peut déborder largement de la zone concernée.
Le problème est structurel. L’ICPC, l’organisation internationale de référence sur la protection des câbles sous-marins, souligne qu’environ quinze câbles passent par le seul détroit de Bab el-Mandeb, à l’entrée méridionale de la mer Rouge. Quand un passage concentre autant d’infrastructures, la moindre avarie, volontaire ou accidentelle, peut produire des effets en cascade. Les opérateurs doivent alors réacheminer le trafic, ce qui augmente la latence et réduit la qualité de service.
Dans ce contexte, le choix de multiplier les liaisons autour du Sinaï n’a rien d’anodin. Pour l’Égypte, il s’agit d’abord de sécuriser ses propres flux. Mais le pays cherche aussi à capter une part plus importante de la valeur créée par le transit de données. L’enjeu est financier, car les revenus liés aux clients internationaux et aux réseaux de Telecom Egypt pèsent déjà lourd dans son activité. Il est aussi stratégique, car plus un pays contrôle de points d’atterrissement et de chemins alternatifs, plus il pèse dans les discussions avec les grands opérateurs mondiaux.
Un enjeu égyptien, mais aussi africain
La portée de ce câble dépasse le seul territoire égyptien. En Afrique du Nord, l’Égypte joue le rôle de porte d’entrée et de sortie pour une partie importante des données qui traversent le continent. Cette position intéresse aussi bien les entreprises africaines que les plateformes internationales. Elle peut faciliter la connectivité des marchés, soutenir les centres de données et améliorer la continuité des services numériques pour les opérateurs régionaux.
Le signal envoyé à l’échelle panafricaine est clair : la bataille des infrastructures ne se limite plus aux réseaux terrestres. Elle se joue aussi au fond des mers, dans les stations d’atterrissement et dans la capacité à organiser des routes de secours. Pour l’Union africaine, pour les économies côtières et pour les pays enclavés qui dépendent de ces dorsales, la question centrale reste la même : comment bâtir une connectivité plus robuste, plus diversifiée et moins vulnérable aux chocs régionaux ?
L’Égypte veut clairement rester au cœur de cette architecture. Avec ce câble entre Charm el-Cheikh et Taba, Le Caire ne mise pas seulement sur une nouvelle ligne. Il consolide une fonction : celle d’un passage obligé du numérique entre trois continents. La suite dépendra désormais du calendrier de déploiement, des travaux dans le Sinaï et de la capacité du pays à transformer cette avance géographique en puissance durable de transit.