À Siavonga, un îlot de pêche est devenu un test pour l’État zambien

Sur les rives du lac Kariba, la question n’est pas seulement de savoir qui produit du poisson. Elle est aussi de savoir qui décide de l’usage d’un espace partagé, qui protège les habitants, et qui paie quand un projet industriel bouscule une communauté entière. En Zambie, ce débat touche à la fois les droits fonciers, la pêche artisanale et la crédibilité des institutions.

Le dossier renvoie à Siavonga, dans le sud du pays, sur la rive zambienne du lac Kariba, un vaste réservoir transfrontalier géré avec le Zimbabwe par la Zambezi River Authority. Cette autorité bi-nationale a été créée en 1987 pour administrer le barrage de Kariba et l’usage durable des eaux du Zambèze. Le lac Kariba reste l’un des plus grands plans d’eau artificiels au monde, au cœur de l’énergie, de la pêche et des équilibres régionaux de l’Afrique australe.

Ce que disent les faits recoupés

Le 11 février 2023, selon FIAN Zambia, environ 500 membres d’une communauté de pêcheurs ont été expulsés violemment de Jeremiah Island, sur le lac Kariba, dans le district de Siavonga. L’organisation affirme que quatre personnes ont été arrêtées, qu’environ 100 ont été blessées, que des biens et du matériel de pêche ont été détruits, et qu’aucune solution de relogement ni compensation n’a suivi.

Cette version est cohérente avec le cadre juridique zambien sur les eaux et la pêche. La Fisheries Act définit les « fishery waters » comme comprenant les lacs, réservoirs et autres eaux naturelles ou artificielles, et l’encadrement des zones commerciales de pêche relève de décisions administratives précises. Autrement dit, l’accès à l’eau et aux zones de pêche n’est pas une simple affaire privée : il s’inscrit dans un régime public.

Le même dossier est rattrapé par l’actualité sociale de 2026. Le 2 mars 2026, le ministère zambien du Travail a lancé une enquête après la diffusion d’une vidéo montrant une employée de Zamfresh, à qui des responsables de l’entreprise auraient reproché une fraude interne. Le ministère a relevé plusieurs manquements présumés, dont l’absence de contrats, de fiches de paie et d’équipements de protection, puis a infligé une amende de 160 000 kwacha à Sunshare Group, maison-mère mentionnée dans ces sanctions. Le lendemain, des médias zambiens ont rapporté que deux ressortissants chinois pouvaient faire l’objet d’une révocation de permis de travail et d’une expulsion recommandée.

En parallèle, le secteur n’est pas marginal. Zamfresh est présentée par plusieurs sources comme un acteur important de la pisciculture dans la région de Siavonga, avec de grandes cages à poissons, une activité de transformation et une place visible dans l’approvisionnement du marché zambien. Dans le même temps, des alertes antérieures sur l’hygiène, les déchets, la ventilation des dortoirs et la sécurité au travail avaient déjà circulé en 2021 dans la presse locale, après une inspection des autorités sanitaires et du district.

Entre souveraineté économique et protection des riverains

Le conflit dépasse largement une seule île. En Zambie, la pêche artisanale nourrit des milliers de ménages et structure l’économie informelle autour du transport, du séchage, de la vente au détail et de la transformation. Quand un accès au lac est fermé ou militarisé, ce sont plusieurs chaînes de revenus qui se brisent d’un coup. Le choc est immédiat pour les familles, mais aussi pour les marchés de Siavonga, Lusaka et des villes de la ceinture cuivreuse, où circule une partie du poisson du Kariba.

Le dossier interroge aussi la manière dont l’État arbitre entre investisseurs et communautés. FIAN Zambia soutient que les personnes expulsées ont perdu leur moyen de subsistance et n’ont pas reçu d’alternative ni de compensation. Son bureau zambien rappelle également que les victimes ont été privées de droits de pêche. En toile de fond, la question n’est pas seulement humanitaire. Elle est constitutionnelle, économique et politique : un gouvernement peut-il promouvoir la pisciculture industrielle sans garantir consultation, recours et indemnisation ?

Le problème touche enfin à la réputation des investisseurs chinois en Zambie. Le pays entretient des liens anciens avec la Chine dans les mines, les infrastructures et l’agriculture. Mais les mêmes relations peuvent être fragilisées quand les pratiques locales d’une entreprise créent un sentiment d’abandon ou d’arbitraire. À Lusaka, cette tension est devenue visible : d’un côté, la recherche de capitaux et de technologies ; de l’autre, l’exigence d’un traitement digne des travailleurs et des riverains.

Ce que l’affaire dit de l’Afrique australe

Au niveau régional, le cas Jeremiah Island résonne avec les priorités de la SADC. La communauté de développement d’Afrique australe a fait de la pêche et de l’aquaculture un axe de sécurité alimentaire, d’emploi et d’intégration commerciale. Elle travaille aussi sur des chaînes de valeur régionales du tilapia, justement dans des pays comme la Zambie et le Zimbabwe. Quand une exploitation aquacole entre en conflit avec les droits des communautés, c’est donc toute la promesse d’une croissance bleue régionale qui se retrouve mise à l’épreuve.

Le lac Kariba concentre à lui seul plusieurs enjeux africains contemporains : sécurité énergétique, gestion transfrontalière de l’eau, montée de l’aquaculture, pression sur les ressources et arbitrage entre intérêt public et intérêt privé. La Zambie, qui se projette de plus en plus comme un futur pôle de production halieutique, devra montrer que l’expansion du secteur peut se faire avec des règles claires, une administration contrôlée et une protection effective des populations riveraines. Sans cela, l’investissement risque de produire de la méfiance plus que de la valeur.

La suite sera observée de près à Lusaka comme à Harare, car le Kariba reste un espace partagé. Toute décision sur l’accès à l’eau, les cages d’élevage ou la délimitation des zones de pêche a une portée qui dépasse Siavonga. Elle touche à la gouvernance des biens communs en Afrique australe, et, plus largement, à la capacité des États africains à encadrer des investissements puissants sans sacrifier les communautés qui vivent déjà de ces ressources.