Dans le nord de l’Éthiopie, la paix signée en 2022 montre de nouvelles fissures. La reprise des hostilités dans et autour du Tigré ravive une question centrale pour les habitants de Mekele, de l’Afar et de l’Amhara : comment empêcher un ancien front de guerre de redevenir un conflit régional ?

À Addis-Abeba, cette tension intervient alors que le pays reste confronté à plusieurs foyers armés. Le gouvernement fédéral tente de préserver son autorité dans un système où les régions disposent de larges compétences politiques et sécuritaires. Dans le même temps, les rivalités entre forces fédérales, autorités régionales et groupes armés compliquent l’application des accords de paix.

Un appel religieux dans un contexte de reprise des combats

À l’issue de l’audience générale du mercredi 30 septembre 2026, le pape Léon XIV a exprimé sa « profonde inquiétude » face à la situation au Tigré et dans les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara. Il a appelé toutes les parties à renoncer aux armes et à reprendre le dialogue.

Le souverain pontife a estimé que les conflits armés ne résolvaient pas les différends. Il a également demandé à la communauté internationale de contribuer rapidement à l’acheminement de l’aide humanitaire. Cette déclaration intervient alors que plusieurs axes de circulation dans le nord du pays seraient devenus difficiles d’accès et que les communications ont été perturbées dans certaines zones.

Le Vatican ne précise pas le bilan humain des affrontements récents. En l’absence de données indépendantes et consolidées, aucun nombre de morts ou de blessés ne peut être confirmé. Les informations disponibles restent fragmentaires, notamment dans les secteurs ruraux situés aux frontières administratives du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara.

La déclaration du Vatican sur le Tigré, l’Afar et l’Amhara souligne surtout l’urgence d’une désescalade. Elle ne désigne pas de responsable et ne reprend pas les accusations formulées par les différents camps.

Le fragile héritage de l’accord de Pretoria

La nouvelle alerte rappelle le coût de la guerre menée entre 2020 et 2022. Le conflit opposait principalement le gouvernement fédéral éthiopien et ses alliés au Front populaire de libération du Tigré, souvent désigné par son sigle anglais TPLF. L’armée érythréenne et des forces issues de l’Amhara avaient également été impliquées à différents moments.

Les hostilités avaient pris fin avec l’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, le 2 novembre 2022. Négocié sous l’égide de l’Union africaine, ce texte prévoyait une cessation permanente des hostilités, le désarmement des forces tigréennes et le retour progressif de l’autorité fédérale dans la région.

La fin des combats n’a toutefois pas réglé toutes les questions. Le statut de territoires disputés, le retour des personnes déplacées, la présence de forces étrangères et la réintégration des combattants restent des dossiers sensibles. Dans plusieurs localités, les habitants attendent encore la reconstruction des services publics et la restitution de leurs terres.

Le bilan de la guerre demeure difficile à établir. Olusegun Obasanjo, médiateur de l’Union africaine pour le conflit, avait évoqué en 2023 un nombre de victimes pouvant atteindre 600 000. Cette estimation inclut les morts liées aux combats, mais aussi celles provoquées indirectement par les déplacements, la faim et l’effondrement des services de santé. Elle ne constitue pas un décompte exhaustif.

Les travaux de suivi du conflit rappellent que les chiffres varient selon les méthodes utilisées et les zones prises en compte. Cette prudence est essentielle alors que les restrictions d’accès compliquent encore les enquêtes de terrain.

Des tensions qui dépassent les frontières du Tigré

La situation actuelle ne se limite pas à un face-à-face entre Addis-Abeba et Mekele. L’Afar occupe une position stratégique entre le Tigré, Djibouti et la mer Rouge. Cette région abrite des axes commerciaux et logistiques importants pour l’Éthiopie, pays enclavé qui dépend largement des corridors reliant son territoire aux ports voisins.

L’Amhara, de son côté, demeure marqué par les affrontements entre les forces fédérales et des groupes armés amhara, notamment les combattants regroupés sous le terme de Fano. Les tensions portent sur le contrôle territorial, la sécurité locale et la place des autorités régionales dans la fédération éthiopienne.

Pour les populations, les conséquences diffèrent selon les territoires. Dans les villes, les perturbations touchent les transports, les marchés et les administrations. Dans les zones rurales, elles peuvent empêcher l’accès aux récoltes, aux soins et aux écoles. Les personnes déplacées restent particulièrement exposées, car beaucoup dépendent encore de l’aide humanitaire et de réseaux familiaux fragilisés par la guerre.

Les acteurs économiques subissent également cette instabilité. Les entreprises formelles peuvent suspendre leurs activités lorsque les routes deviennent impraticables. Les petits commerçants et les transporteurs, qui jouent un rôle majeur dans l’économie locale, voient leurs revenus diminuer dès qu’un axe est fermé ou qu’un contrôle militaire se renforce.

Un test pour l’Afrique de l’Est et l’Union africaine

La reprise des tensions met à l’épreuve la capacité de l’Union africaine à préserver l’accord de Pretoria. L’organisation continentale, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, avait joué un rôle direct dans la médiation de 2022. Elle est donc attendue sur le suivi du cessez-le-feu, l’accès humanitaire et la prévention d’une extension des combats.

Le dossier concerne aussi l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. La stabilité du nord de l’Éthiopie peut avoir des effets sur Djibouti, l’Érythrée, le Soudan et le Soudan du Sud, déjà confrontés à leurs propres crises sécuritaires et humanitaires.

Le prochain enjeu sera de vérifier l’ampleur réelle des affrontements et la capacité des autorités à maintenir ouvertes les routes humanitaires. La priorité sera également de préserver les mécanismes de dialogue prévus par l’accord de Pretoria. Sans progrès sur les territoires disputés, le retour des déplacés et le désarmement, chaque incident local risque de prendre une dimension nationale.

L’appel du pape Léon XIV ne constitue pas une médiation. Il intervient néanmoins à un moment où la diplomatie africaine devra reprendre l’initiative. Pour l’Éthiopie, la question dépasse la seule cessation des tirs : elle concerne la reconstruction de la confiance entre régions, la protection des civils et la possibilité d’une fédération fonctionnelle après plusieurs années de crise.