Un studio peut réunir des artistes qui ne se seraient jamais croisés. Mais pour qu’une chanson née à Abidjan voyage au-delà du studio, il faut aussi des équipes, des droits maîtrisés et des revenus mieux répartis. C’est l’équation que remet en lumière le parcours de Coast to Coast, label ivoirien créé en 1996.

Trente ans de rap ivoirien, de l’argot local aux collaborations internationales

Au début du mois d’octobre, une vingtaine d’artistes d’Afrique, d’Europe et d’Amérique latine se sont retrouvés à Abidjan pour une semaine de création. Parmi eux, le Nigérian 1da Banton et la Française Maud Elka ont commencé à composer un morceau autour d’une histoire d’amour à distance entre Lagos et Paris. La rencontre illustre un secteur où les collaborations franchissent de plus en plus les frontières, tandis que les artistes cherchent à garder une place dans la production et la circulation de leur musique.

La semaine était aussi consacrée aux trente ans de Coast to Coast, généralement abrégé C2C. Fondé en 1996 par Jean-Marc Guirandou, décédé en 2016, le label a accompagné l’essor du rap ivoirien. À ses débuts, ce rap s’appropriait les codes du hip-hop tout en s’exprimant dans les langues et les registres populaires du pays, dont le nouchi, argot urbain ivoirien. Ce mélange a contribué à façonner un son reconnaissable, ancré localement sans renoncer aux influences venues d’ailleurs.

L’album Le Dieu du Swing, du groupe Almighty, reste associé à cette période. Le directeur de Coast to Coast, Cheikh-Louis Tall, lui attribue 10 000 ventes en 24 heures et 100 000 exemplaires au total. Ces chiffres décrivent les ventes physiques rapportées pour l’album et ne constituent pas, à eux seuls, une mesure exhaustive de son audience. Une notice consacrée au label par Music In Africa confirme le rôle de Jean-Marc Guirandou et de Coast to Coast dans sa production, ainsi que les 10 000 ventes annoncées le jour de la sortie.

Un label qui veut transmettre autant que produire

Au fil du temps, Coast to Coast a travaillé avec des artistes qui ont marqué la scène ivoirienne, notamment Didi B. Le label accompagne également L’Oiseau Rare, artiste gabonais installé en Côte d’Ivoire. Il accueille aujourd’hui de nouveaux profils, comme JP N’Dah, jeune créateur de contenu ivoirien qui s’est lancé dans le rap et a sorti un premier EP. Il décrit un cadre de travail serein, où l’accompagnement prend la forme d’une relation de proximité plutôt que d’une structure impersonnelle.

Cette dimension compte dans un secteur où les débuts d’une carrière ne reposent pas seulement sur la création d’un morceau. Un artiste doit aussi apprendre à enregistrer, promouvoir une sortie, organiser des spectacles et négocier l’exploitation de ses œuvres. En réunissant des artistes confirmés et de nouveaux venus, un label peut transmettre ces compétences et faciliter les collaborations. C’est dans ce sens que Cheikh-Louis Tall présente C2C comme un incubateur, au-delà de son activité de production.

L’ambition dépasse les frontières ivoiriennes. La direction évoque des artistes présents dans plusieurs pays et des projets de signature au Cameroun. Ces orientations restent des objectifs annoncés, et non la preuve que de nouveaux contrats ont déjà été conclus. La semaine de création, elle, met en pratique une autre forme de circulation : faire naître des morceaux entre artistes de scènes différentes, avant leur éventuelle diffusion sur plusieurs marchés.

La visibilité ne garantit pas une rémunération durable

Le principal défi n’est pas seulement de faire connaître une chanson. Il faut aussi s’assurer que les droits sont identifiés, déclarés et rémunérés lorsque l’œuvre est diffusée. L’écoute en ligne peut ouvrir l’accès à des publics internationaux, mais les revenus dépendent notamment des accords de distribution, des plateformes et de la capacité des ayants droit à suivre les exploitations. Les artistes ne touchent donc pas automatiquement une rémunération importante parce qu’un titre circule sur internet.

En Côte d’Ivoire, la question de la monétisation des contenus numériques est à l’ordre du jour des pouvoirs publics. En février 2026, le gouvernement a annoncé vouloir faire du développement de cette monétisation une réalité à l’horizon 2026. La Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle et le ministère de la Culture ont également engagé des échanges sur la rémunération des créateurs et des ayants droit. Ces démarches signalent un chantier institutionnel ; elles ne signifient pas que les obstacles rencontrés par les artistes sont déjà réglés.

Le Bureau ivoirien du droit d’auteur rappelle qu’il perçoit et répartit des redevances au bénéfice des auteurs, des interprètes et des producteurs, selon les droits concernés et les mandats confiés. Pour que ce mécanisme profite aux artistes, les œuvres et leurs contributeurs doivent être correctement déclarés. Les producteurs indépendants, les jeunes artistes et ceux qui travaillent en dehors des grands réseaux peuvent avoir davantage de difficultés à accéder à l’information, aux contrats et aux circuits de distribution.

Un enjeu ivoirien, des résonances ouest-africaines

La Côte d’Ivoire occupe une place importante dans les échanges culturels d’Afrique de l’Ouest. Abidjan concentre une part significative des studios, des médias et des entreprises culturelles du pays, tandis que des artistes et des publics se trouvent aussi dans les autres régions. Les collaborations avec le Nigeria, le Gabon, le Cameroun ou la France traduisent des circulations qui ne suivent pas toujours les frontières linguistiques. Pour les artistes, elles peuvent élargir les publics, mais elles posent aussi la question du partage des revenus et du contrôle des productions.

La CEDEAO, Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, rassemble notamment la Côte d’Ivoire et le Nigeria. Elle constitue un espace régional de mobilité et de coopération, mais ne règle pas à elle seule les questions de droits musicaux ou de rémunération des plateformes. La capacité à organiser des échanges professionnels entre scènes nationales reste donc importante : une chanson peut franchir une frontière plus facilement que les droits et les revenus qui devraient l’accompagner.

Pour Coast to Coast, trente années d’activité témoignent de la durée possible d’un label indépendant dans un secteur où plusieurs structures ont cessé leurs activités, selon son directeur, faute de financements ou de résultats jugés suffisants. La suite se jouera autant dans la découverte de nouveaux artistes que dans la solidité des contrats, la gestion des catalogues et la rémunération numérique. Le rendez-vous annoncé par le gouvernement pour 2026 sera un repère à suivre : l’enjeu sera de voir si les mesures envisagées se traduisent par des revenus plus lisibles pour les créateurs ivoiriens.