Une campagne de dépistage ne s’arrête pas au jour où les examens sont proposés. Pour les femmes qui vivent loin d’Abidjan, l’enjeu est aussi de pouvoir confirmer un résultat, accéder à un spécialiste et poursuivre les soins sans que le coût ou la distance ne deviennent un obstacle.

Des chiffres qui situent l’ampleur du défi

En Côte d’Ivoire, les estimations GLOBOCAN 2024 attribuent au cancer du sein 4 845 nouveaux cas et 2 284 décès enregistrés en 2024. Le Programme national de lutte contre le cancer (PNLCa) a relayé ces données en juillet. Le sein est le cancer le plus fréquent chez les femmes ivoiriennes, devant celui du col de l’utérus, estimé à 2 540 nouveaux cas.

Le total des cancers dans le pays atteindrait 20 402 nouveaux cas et 12 710 décès sur la même période, selon les chiffres présentés par le PNLCa. Ces nombres sont des estimations produites à partir des données disponibles et de modèles statistiques. Ils ne constituent pas un décompte exhaustif de chaque diagnostic individuel.

La comparaison avec l’édition GLOBOCAN 2022 demande la même prudence. Cette dernière estimait 3 869 cas de cancer du sein. L’écart entre les deux éditions ne prouve pas, à lui seul, une hausse réelle en deux ans : les données et les méthodes d’estimation peuvent évoluer.

Ces indicateurs donnent néanmoins une mesure du travail à accomplir. Ils ne disent pas, à eux seuls, combien de femmes ont pu accéder rapidement à un diagnostic confirmé, ni combien ont mené leur traitement jusqu’au bout.

Des campagnes au-delà d’Abidjan

Depuis le 1er octobre, associations, services publics et organisations professionnelles organisent des séances de sensibilisation et de dépistage. À Abidjan-Plateau, la Coalition des organisations de lutte contre le cancer en Côte d’Ivoire (COLCC) a lancé sa campagne avec le PNLCa. Sa présidente, Fatou Fadika Coulibaly, a rappelé que la prévention ne devait pas se limiter à un mois.

Le Rotary Club Abidjan Akwaba et des clubs partenaires ont annoncé une opération dans trois villes de l’intérieur. Leur objectif : proposer un dépistage gratuit à 6 000 femmes à Béoumi, Agnibilékrou et Agboville, et sensibiliser 15 000 personnes. Les rendez-vous sont prévus respectivement les 10, 17 et 24 octobre.

À M’Brimbo, dans la commune de Tiassalé, l’ONG Cœur Glorieux a organisé une journée de dépistage le 3 octobre. L’Agence ivoirienne de presse rapporte que 236 femmes ont été examinées. D’autres initiatives sont annoncées dans des localités de l’intérieur et à Abidjan, notamment pour toucher des travailleuses qui fréquentent peu les structures de soins.

Cette présence hors des grands centres compte. Un examen peut coûter du temps et des frais de déplacement, surtout lorsque les services spécialisés se trouvent loin du domicile ou du lieu de travail. Mais une anomalie repérée lors d’une campagne n’est que la première étape : il faut ensuite confirmer le diagnostic et orienter la patiente vers une prise en charge adaptée.

Le camion mobile, utile s’il s’inscrit dans la durée

Le 18 mars 2026, le ministère de la Santé a reçu à Treichville une unité mobile de mammographie, surnommée « mammomobile ». Équipée d’un mammographe et d’un échographe, elle doit rapprocher les examens des populations éloignées des centres spécialisés. Le ministère indique que cette acquisition s’inscrit dans sa stratégie de couverture sanitaire de proximité.

Un véhicule équipé ne suffit toutefois pas à garantir un accès continu. Son utilité dépendra de son calendrier de déplacement, des équipes disponibles, de son entretien et de la capacité des établissements à recevoir les femmes qui nécessitent des examens complémentaires. L’accès à la mammographie n’a de portée durable que si les étapes qui suivent sont organisées elles aussi.

Les professionnels distinguent le dépistage, proposé à des personnes sans symptôme, du diagnostic précoce, qui vise à examiner rapidement une anomalie déjà remarquée. L’Organisation mondiale de la santé défend une approche ancrée dans les soins de santé primaires : les structures de premier recours peuvent accueillir, évaluer et orienter les patientes, y compris là où un programme de mammographie à grande échelle est difficile à déployer.

Le directeur coordonnateur du PNLCa, le professeur Innocent Adoubi, a recommandé aux femmes de consulter et de s’informer sur les examens adaptés à leur situation. L’autopalpation peut aider à remarquer un changement, mais elle ne remplace ni une consultation médicale ni une imagerie. Une masse ou une modification persistante du sein justifie un avis professionnel.

Après le diagnostic, le coût reste un obstacle

Le traitement peut associer chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie ou thérapies ciblées. À ces soins s’ajoutent parfois les transports, l’hébergement et les pertes de revenus. Pour les femmes sans assurance, la charge pèse aussi sur les proches et peut fragiliser la continuité des soins.

Le professeur Adoubi estime que seules 20 % des femmes atteintes d’un cancer du sein disposent d’une assurance maladie. Ce chiffre, rapporté par lui, souligne une question centrale : quelle part des frais reste à payer, et quels mécanismes permettent aux patientes de poursuivre les traitements prescrits ? La couverture maladie universelle existe, mais son effet concret dépend des soins couverts et du reste à charge.

La Côte d’Ivoire dispose du Centre national d’oncologie médicale et de radiothérapie Alassane Ouattara, à Abidjan. Les autorités ont également présenté le centre de Grand-Bassam comme un projet destiné à renforcer l’offre nationale. L’enjeu ne se limite donc pas à construire des équipements : il faut les doter en personnel, assurer leur fonctionnement et organiser l’orientation depuis les régions.

Un enjeu national qui résonne en Afrique de l’Ouest

Les difficultés ivoiriennes s’inscrivent dans un défi régional. D’après les estimations GLOBOCAN 2024 citées dans les données de référence, l’Afrique de l’Ouest compterait 74 734 nouveaux cas de cancer du sein et 35 924 décès. Ces estimations appellent à renforcer les parcours de soins, sans effacer les différences entre pays ni les disparités entre capitales et zones éloignées.

L’Initiative mondiale de l’OMS contre le cancer du sein fixe trois repères : diagnostiquer au moins 60 % des cancers à un stade précoce, obtenir une confirmation diagnostique dans les 60 jours suivant la première consultation et permettre à au moins 80 % des patientes d’achever le traitement recommandé. Ces objectifs mettent l’accent sur toute la chaîne de soins, de la première consultation au suivi.

Pour les campagnes ivoiriennes d’octobre, le nombre de personnes sensibilisées ou examinées ne donnera donc qu’une partie du bilan. La mesure la plus révélatrice viendra ensuite : combien de femmes présentant une anomalie auront obtenu rapidement un diagnostic, puis pu accéder aux soins nécessaires ?