À Djibouti, une vieille archive vidéo peut rouvrir bien plus qu’un souvenir familial. Elle peut faire entendre une époque, redonner un visage à une scène musicale et déplacer le regard porté sur une ville souvent racontée par ses fonctions portuaires et stratégiques.

Avec Abdallah Superstar, son premier roman publié le 26 août 2026 aux éditions Actes Sud, Iman Ahmed revient sur le Djibouti des années 1990. Elle y explore la mémoire de son père, la trajectoire du chanteur Abdallah Lee et l’énergie d’une création musicale djiboutienne longtemps restée peu connue au-delà de la Corne de l’Afrique.

Une enquête intime dans les archives de Djibouti

Le point de départ du livre est une découverte personnelle. Quelques années après la mort de son père, Iman Ahmed réactive la chaîne YouTube qu’il avait créée. Elle y retrouve des concerts, des clips et des séquences enregistrées à Djibouti dans les années 1990.

Ces images ne montrent pas seulement un père passionné par le son. Elles révèlent un homme présent au cœur d’un milieu artistique en pleine effervescence. Ingénieur du son et technicien lié à la Radiodiffusion-Télévision de Djibouti, il accompagne des musiciens et documente une scène qui cherche ses propres formes.

Pour l’autrice, cette découverte ouvre une enquête de plusieurs années. Elle ne cherche pas uniquement à reconstituer une biographie familiale. Elle tente aussi de comprendre une ville qu’elle a connue enfant, puis quittée, et dont les souvenirs prennent une nouvelle dimension grâce aux images conservées par son père.

Dans une interview consacrée au livre, Iman Ahmed explique que l’enquête lui a pris environ deux à trois ans, avant trois années supplémentaires consacrées à l’écriture. Le roman s’appuie donc sur une matière documentaire, mais il ne se présente pas comme une simple chronique musicale.

Dinkara, Abdallah Lee et une pop djiboutienne ambitieuse

Au centre du récit apparaît Dinkara, groupe emblématique de la musique djiboutienne. Sa sonorité associe instruments électroniques, boîtes à rythmes et influences issues de la région. Cette production rappelle que la modernité musicale africaine ne s’est pas construite uniquement dans les capitales les plus médiatisées du continent.

Le chanteur Abdallah Lee en devient la figure la plus visible. De son vrai nom Abdallah Abdoulkader Abass, il s’impose comme l’une des grandes voix de la scène djiboutienne. Son répertoire circule notamment entre l’afar et le somali, deux langues majeures de l’espace culturel de la Corne de l’Afrique.

Les sources consacrées à son parcours le décrivent comme un interprète d’un « afro-rock aux couleurs nomades ». Cette formule résume une musique à la fois enracinée et ouverte. Elle puise dans les traditions locales, tout en intégrant les outils de production et les sonorités qui circulent alors entre Djibouti, l’Éthiopie, la France et d’autres espaces de la diaspora.

Abdallah Lee participe aussi à plusieurs formations et se produit à l’étranger. Sa carrière s’inscrit dans une période marquée par les tensions politiques et la guerre civile à Djibouti. Toutefois, son héritage ne se réduit pas à ce contexte. Il appartient également à l’histoire culturelle d’un pays qui produit, en marge des grands circuits commerciaux, ses propres artistes et ses propres publics.

Le chanteur meurt en France le 18 septembre 2007, à l’âge de 44 ans. Près de deux décennies plus tard, son nom revient dans l’espace public djiboutien à travers le roman d’Iman Ahmed et plusieurs initiatives consacrées à sa mémoire artistique.

Une ville nocturne, technique et créative

Le livre restitue un Djibouti urbain qui échappe aux représentations réductrices. La capitale y apparaît comme une ville de studios, de concerts, de bandes magnétiques et de rencontres. La nuit devient un espace de création, tandis que les techniciens jouent un rôle déterminant dans la circulation des sons.

Cette dimension technique est essentielle. Sans studios, sans ingénieurs du son et sans personnes capables de filmer ou d’archiver les performances, une partie de cette histoire aurait pu disparaître. Les images retrouvées par Iman Ahmed montrent ainsi que la mémoire musicale dépend aussi de gestes professionnels souvent invisibles.

Le parcours du père de l’autrice rappelle également le rôle des médias publics dans la structuration des scènes culturelles nationales. À Djibouti, la RTD a constitué un espace important de production et de diffusion. Elle a permis à des artistes de se faire connaître dans un pays situé au croisement des circulations africaines, arabes et internationales.

Cette histoire résonne avec celle de nombreuses scènes musicales africaines. Des artistes ont créé avec des moyens limités, en adaptant des équipements disponibles et en s’appuyant sur des réseaux informels. Pourtant, leurs œuvres ont souvent été peu archivées, peu étudiées et difficilement accessibles aux nouvelles générations.

De la mémoire familiale à la transmission culturelle

La force du roman tient au déplacement qu’il opère. Iman Ahmed part d’un père qu’elle croyait connaître. Elle découvre finalement un homme inscrit dans une aventure collective. Cette trajectoire transforme une recherche familiale en travail de transmission.

Le livre pose ainsi une question simple : que reste-t-il d’une scène artistique lorsque ses images, ses enregistrements et ses acteurs disparaissent progressivement ? À Djibouti, la réponse passe par les archives privées, les témoignages et la redécouverte d’artistes comme Abdallah Lee.

Cette démarche rejoint les efforts entrepris localement pour préserver la mémoire culturelle. En septembre 2026, une projection consacrée au parcours d’Abdallah Lee a été organisée à l’Institut français de Djibouti. L’initiative, portée par le secrétariat d’État chargé des Sports, a présenté l’artiste comme une référence de la chanson djiboutienne et de la création en langue afar.

La reconnaissance institutionnelle ne suffit toutefois pas à elle seule. La conservation des archives, leur numérisation et leur accès aux chercheurs et aux artistes restent déterminants. Sans ce travail, les musiques enregistrées dans les années 1980 et 1990 risquent de demeurer dispersées entre collections privées, supports fragiles et plateformes numériques instables.

Un récit djiboutien qui dépasse les frontières

Le parcours de Dinkara et d’Abdallah Lee dépasse le cadre national. Djibouti appartient à l’espace de la Corne de l’Afrique, où les langues, les familles et les pratiques culturelles circulent entre plusieurs pays. Cette proximité nourrit des échanges artistiques qui ne suivent pas toujours les frontières politiques.

Elle rappelle aussi la place particulière de Djibouti dans les réseaux régionaux. Le pays est membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation qui rassemble plusieurs États de la Corne de l’Afrique. Si cette structure agit surtout sur les questions de coopération et de sécurité, l’histoire culturelle régionale montre que les sociétés de l’espace ont également tissé leurs propres liens par la musique et les mobilités.

Le roman d’Iman Ahmed contribue ainsi à replacer Djibouti dans une histoire africaine de l’innovation musicale. Il ne présente pas la capitale comme un simple décor géopolitique. Il la montre comme un lieu de création, d’expérimentation et de transmission.

Le prochain rendez-vous sera national autant que littéraire. L’autrice doit se rendre à Djibouti à la fin du mois de décembre 2026 pour présenter son livre et échanger avec ses compatriotes. Cette rencontre permettra de mesurer la manière dont cette mémoire revient dans le pays où les images ont été tournées, les chansons enregistrées et les premiers publics réunis.