À Kinshasa, l’art prend les déchets à bras-le-corps

À Kinshasa, les montagnes de plastique ne disparaissent pas toutes seules. Elles se retrouvent parfois sur les épaules d’artistes qui choisissent d’en faire un langage public. C’est tout l’enjeu de Kin’Act, le festival congolais qui célèbre sa 10e édition dans la capitale de la République démocratique du Congo.

Le geste est simple à comprendre. Des performeurs avancent dans la rue, vêtus de canettes, de morceaux de récupération et d’objets tirés des déchets du quotidien. Le spectacle attire le regard, mais il sert surtout d’alerte. À Kinshasa, l’insalubrité reste un problème concret, visible dans les avenues comme dans les quartiers populaires, et le festival s’inscrit dans cette réalité urbaine très kinoise.

Une capitale sous pression, un signal culturel devenu régulier

Kinshasa n’est pas seulement la capitale politique de la RDC. C’est aussi une mégapole où la gestion des déchets est devenue un sujet de santé publique, d’emplois et de gouvernance locale. Les estimations disponibles varient selon les sources, mais elles convergent vers un volume massif : environ 10 000 tonnes par jour selon des données relayées par des institutions congolaises, plus de 17 000 tonnes par jour dans un document gouvernemental récent, et un taux de récupération très faible dans les travaux d’ONU-Habitat, autour de 1 %.

Cette situation dépasse largement le seul périmètre culturel. Elle touche l’écoulement des eaux, la circulation, la santé des ménages et la charge financière de la ville. Le gouvernement congolais a d’ailleurs lancé en 2024, puis réactivé en 2025, des annonces sur des projets intégrés de gestion des déchets pour Kinshasa. Cela montre que le sujet n’est plus périphérique. Il est désormais au cœur de la modernisation urbaine de la capitale.

Ce que fait Kin’Act, et pourquoi cette 10e édition compte

Kin’Act a été pensé comme une performance qui sort des salles pour rejoindre les habitants. Son initiateur, Eddy Ekete, explique que l’idée est de parler “directement” aux gens à partir des déchets eux-mêmes. Le festival mêle donc art de rue, costumes de récupération, ateliers et sensibilisation. Ce n’est pas un simple défilé esthétique. C’est une façon d’installer le débat là où il manque souvent : dans l’espace public, au plus près des habitants de Kinshasa.

La 10e édition donne une autre dimension à cette démarche. Elle montre d’abord qu’un projet culturel enraciné localement peut durer. Elle confirme aussi qu’à Kinshasa, l’art contemporain n’est pas coupé des questions pratiques. Les déchets, le recyclage, la propreté de la voirie et la responsabilité des autorités deviennent matière à création. Dans une ville où les communes, les services urbains et les opérateurs privés peinent encore à couvrir toute la chaîne de collecte, cette mise en scène du rebut fait plus qu’interpeller. Elle relie l’esthétique à l’assainissement.

L’impact n’est pas le même pour tout le monde. Pour les habitants, le message est immédiat : jeter moins, trier plus, cesser de considérer la rue comme une décharge. Pour les autorités, l’interpellation est plus politique : il faut des moyens, une collecte régulière, des filières de valorisation et une coordination crédible entre ville, communes et opérateurs. Pour les artistes, enfin, Kin’Act ouvre un espace rare. Il prouve qu’une performance peut porter un sujet urbain sans perdre sa force plastique ni sa portée populaire.

Une portée qui dépasse Kinshasa

Le festival résonne bien au-delà de la RDC. Dans toute l’Afrique urbaine, la question des déchets devient l’un des grands défis des capitales en croissance rapide. La Banque africaine de développement rappelle dans son profil pays que Kinshasa doit composer avec une production quotidienne massive d’ordures et des efforts encore insuffisants pour les absorber. Dans le même temps, l’ONU alerte sur la hausse mondiale des déchets municipaux et sur l’urgence d’en réduire la production. Kin’Act s’inscrit exactement dans cette tension entre crise urbaine et solutions locales.

Il y a aussi une lecture régionale. Kinshasa appartient à l’espace d’Afrique centrale, où plusieurs villes cherchent à transformer l’assainissement en secteur d’innovation, de santé et d’emplois. Dans ce contexte, le festival agit comme un laboratoire symbolique : il montre qu’une réponse urbaine peut venir de la culture autant que des infrastructures. Et il rappelle, de manière très concrète, qu’une capitale ne se mesure pas seulement à ses bâtiments, mais à sa capacité à traiter ce qu’elle produit chaque jour.

La suite dépendra de la même équation que dans beaucoup de villes africaines : volontés politiques, financement régulier, filières de recyclage et participation citoyenne. Kin’Act, lui, a déjà posé un jalon. Il a transformé un problème visible en scène publique. Et à Kinshasa, cette manière de regarder les déchets en face compte déjà comme un acte politique au sens large.