Au Kram, près de Tunis, un terrain de quartier devient une scène où des jeunes femmes soulèvent des poids, jouent et occupent l’espace. Le geste est sportif, mais aussi public : il rend visible une question simple, celle de savoir qui peut pratiquer quoi, et où.

Du terrain vague à l’espace partagé

Dans le langage courant du quartier, le « bathaa » désigne un espace découvert, utilisé notamment par les jeunes pour se retrouver. Le projet « Les Faiseuses » y a installé des ateliers et des performances qui mêlent sport et disciplines artistiques. L’idée : déplacer les frontières associées à la boxe, au football ou à la musculation, souvent présentés comme des activités masculines.

Le collectif Warcha, à l’origine de l’initiative, travaille depuis plusieurs années entre la médina de Tunis et le Kram. Son approche passe par des ateliers participatifs et des activités culturelles conçues avec les habitants. Une présentation locale de l’événement « Ring Fel Batha » confirme que le programme s’adresse aux femmes du Kram, de La Goulette et des environs, et associe expression corporelle et création artistique. La présentation du spectacle et du projet Les Faiseuses situe cette démarche dans un programme de résidences lancé en novembre 2024.

Selon les organisatrices, le travail s’est étalé sur un an et demi, au fil de résidences thématiques. Une cinquantaine de femmes, principalement issues du Kram, de La Goulette et des quartiers voisins, y ont pris part. Les profils sont variés : certaines s’intéressent aux beaux-arts ou au design, d’autres viennent d’abord pour le sport ou la vie de quartier. Ces chiffres et ces éléments de calendrier sont attribués aux responsables du projet.

Cyrine Bouajaja, participante et pratiquante de musculation depuis deux ans au moment du témoignage fourni, raconte avoir cherché à développer sa force et sa musculature. Elle dit aussi vouloir montrer que cette pratique peut être celle des femmes. Son expérience éclaire un enjeu concret : la représentation compte, mais l’accès aux lieux, au matériel et à un encadrement adapté compte tout autant.

Le sport, entre accès et normes sociales

Les barrières ne se limitent pas aux habitudes ou aux regards. Dans les quartiers populaires, les espaces disponibles, les équipements, le financement des activités et les horaires peuvent également peser sur la pratique. L’accès à un terrain partagé n’est pas automatiquement égal : les usages déjà installés peuvent laisser peu de place aux filles et aux femmes.

Une étude consacrée au sport en Tunisie, publiée sur le site du ministère chargé des Sports, relève des différences entre les disciplines choisies par les femmes et les hommes. Elle indique notamment que, parmi les femmes pratiquant librement, 68 % choisissent la culture physique et des activités proches, tandis que moins de 9 % optent pour les sports collectifs. Ces données ne décrivent pas à elles seules les causes de ces écarts, ni la situation particulière du Kram. Elles invitent toutefois à distinguer le goût individuel des conditions concrètes d’accès. L’étude sur la pratique sportive en Tunisie fournit ce repère national.

La performance artistique permet ici de rendre la discussion accessible sans la réduire à un débat abstrait. Le théâtre, la danse ou le cirque donnent aux participantes d’autres manières d’habiter l’espace et de présenter leurs gestes. La scène rassemble aussi des habitants qui ne fréquentent pas forcément un club sportif ou une salle de spectacle.

Baratou Jarri, bénévole auprès de Warcha et habitant du quartier, souligne que le terrain est d’abord utilisé par des jeunes hommes. Il présente l’événement comme une façon de rappeler que les femmes ont, elles aussi, leur place dans cet espace. Cette parole témoigne d’une perception locale ; elle ne suffit pas à mesurer l’ampleur du phénomène dans tout le Kram.

Une initiative locale dans une période tendue

Le projet prend place dans une Tunisie où les associations et les acteurs culturels évoluent dans un climat politique plus contraint qu’au début de la décennie. Des organisations de défense des droits ont documenté des restrictions touchant l’expression publique et l’action associative. Human Rights Watch a, par exemple, décrit en janvier 2025 un durcissement visant des voix critiques et des organisations de la société civile. Ce contexte national ne permet pas de conclure que Les Faiseuses ont elles-mêmes subi des pressions. Il rappelle plutôt que les espaces d’initiative locale dépendent aussi de la liberté de s’organiser et de créer. L’analyse de Human Rights Watch sur l’espace civique tunisien documente ces préoccupations.

À l’échelle régionale, la Tunisie est membre de l’Union du Maghreb arabe (UMA), qui réunit cinq pays d’Afrique du Nord. Cette organisation n’est pas un cadre direct de financement ou de coordination du projet. La portée régionale se situe plutôt dans une question partagée : comment les villes donnent-elles aux jeunes femmes un accès réel aux équipements, aux lieux culturels et à la pratique sportive ? Les réponses diffèrent selon les pays et les municipalités ; il n’existe pas un modèle unique pour l’ensemble du Maghreb.

Des initiatives culturelles comparables sont également mentionnées à Raoued, tandis que le festival Twiza contribue à la vie locale. Leur existence ne remplace ni les équipements durables ni les politiques publiques. Mais elles peuvent créer des occasions de pratique, rendre des participantes visibles et ouvrir une négociation concrète sur les usages d’un lieu commun.

Ce qui se jouera après la représentation

La mesure du projet ne tient donc pas seulement à la réussite d’un spectacle. Elle dépendra aussi de la continuité des ateliers, de la possibilité pour les participantes de poursuivre leur pratique et de l’accueil réservé à leur présence dans le quartier. Ces éléments ne sont pas établis par les informations disponibles et ne doivent pas être présumés.

Pour les habitantes, l’enjeu immédiat est l’accès à des activités régulières et à des espaces où elles se sentent légitimes. Pour les associations, il s’agit de faire vivre des projets malgré les contraintes matérielles et un environnement civique tendu. Pour les responsables publics, la question porte sur les équipements de proximité et leur partage, au-delà des événements ponctuels.

Au Kram, « Les Faiseuses » transforme ainsi une pratique sportive en expérience collective. La scène ne règle pas à elle seule les inégalités d’accès. Elle rend cependant visible un changement possible : un terrain familier peut accueillir d’autres corps, d’autres usages et d’autres ambitions.