En République démocratique du Congo, parler de dialogue national ne revient pas seulement à rapprocher des dirigeants. La question est aussi de savoir qui peut participer, dans quelles conditions et avec quelle garantie que les échéances constitutionnelles seront respectées.

Une médiation proposée au milieu de deux crises

La guerre dans l’est du pays et les tensions autour de l’alternance politique se nourrissent désormais l’une l’autre. À Kinshasa, le pouvoir affirme que la sécurité nationale interdit certains contacts. Dans l’opposition, plusieurs responsables redoutent que la crise ne serve à retarder les élections prévues en 2028.

La situation dépasse les frontières congolaises. Le Nord-Kivu, où se trouve Goma, est au cœur d’un conflit qui implique des acteurs armés et pèse sur les relations dans la région des Grands Lacs. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), deux organisations régionales dont la RDC est membre, ont toutes deux été associées aux efforts diplomatiques autour du conflit. Les démarches de paix restent donc liées à des équilibres nationaux et régionaux.

Le débat intervient aussi après l’annonce, le 12 octobre, de la création à Goma du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politico-militaire liée à Joseph Kabila et comprenant des groupes armés, dont le M23, selon l’agence Associated Press. Cette évolution rend particulièrement sensible toute rencontre politique dans une ville située dans une zone de conflit.

La C64 veut rapprocher Tshisekedi et Kabila

Réunis à Rome à la fin d’octobre, cinq responsables de la Coalition Article 64 — Martin Fayulu, Delly Sesanga, Matata Ponyo Mapon, Moïse Katumbi et Jean-Marc Kabund — ont proposé de rencontrer séparément le président Félix Tshisekedi à Kinshasa et son prédécesseur Joseph Kabila à Goma. La coalition dit vouloir créer les conditions d’un dialogue national et trouver une issue politique à la crise. Elle n’a toutefois annoncé ni calendrier confirmé ni accord préalable des deux hommes.

Le projet a rapidement provoqué une réaction du gouvernement. Le 5 novembre, le vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, a averti que les membres de la C64 pourraient faire l’objet de poursuites s’ils rencontraient Kabila à Goma sans autorisation. Il a invoqué l’article 192 du Code pénal, relatif aux contacts avec une puissance ennemie en période de guerre. Cette menace est rapportée par des médias congolais ; elle constitue la position du ministre, et non une décision judiciaire déjà rendue.

Le pouvoir considère l’ancien président comme lié aux forces armées opposées à Kinshasa et refuse que des acteurs qu’il qualifie de rebelles soient intégrés à un dialogue politique. La C64, elle, défend des consultations séparées et affirme appliquer la même exigence constitutionnelle aux autorités et aux mouvements armés. Ces approches ne règlent pas la question centrale : peut-on consulter un acteur politique sans légitimer une coalition armée à laquelle il est associé ?

Le format du dialogue, un enjeu de légitimité

Un dialogue ne peut produire un accord durable si une partie décide seule de ses participants, de son ordre du jour et de ses conclusions. Mais inclure tous les protagonistes sans distinguer les responsabilités politiques et militaires comporte aussi un risque : transformer la force armée en voie d’accès à la négociation nationale.

La C64 demande que les règles du forum soient convenues à l’avance. Elle propose une médiation de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et de l’Église du Christ au Congo (ECC), ainsi qu’un rôle régional pour l’Angola et le Togo. Elle souhaite également que les questions de sécurité, la protection des civils et l’accès humanitaire soient abordés. Ces propositions restent celles de la coalition ; elles ne signifient pas qu’un processus a été accepté par le gouvernement ou les autres acteurs.

Les conséquences d’un blocage ne seraient pas les mêmes partout. À Kinshasa, la confrontation se joue dans les institutions, les partis et l’espace public. Dans l’est, les habitants vivent avec l’insécurité et les déplacements, tandis que les combats compliquent la présence de l’État et la tenue d’activités électorales. Pour les citoyens, l’enjeu n’est donc pas seulement la réconciliation de dirigeants : il concerne aussi la représentation politique et la possibilité de voter dans des conditions sûres.

L’histoire récente nourrit la méfiance. Après l’élection de Tshisekedi en 2019, son camp et celui de Kabila ont gouverné dans une coalition, avant la rupture de 2021 et la recomposition de la majorité parlementaire. Cette expérience rappelle qu’un accord au sommet peut être provisoire. Elle ne garantit ni la désescalade dans les provinces ni une compétition électorale crédible.

2028, l’échéance qui pèse sur les discussions

Le calendrier électoral donne une mesure concrète de l’urgence. La Commission électorale nationale indépendante (CENI) prévoit, dans son calendrier publié en 2025, la tenue des élections présidentielle, législatives nationales et provinciales en décembre 2028. Cependant, la mission d’observation citoyenne SYMOCEL a récemment signalé des retards opérationnels et financiers susceptibles de fragiliser le respect de cette échéance. La CENI et les autorités devront donc rendre visibles les préparatifs, les financements et les mesures permettant la participation des électeurs des zones affectées par le conflit.

La question constitutionnelle est également au centre du débat. La C64 s’oppose à toute modification qui pourrait ouvrir la voie à un troisième mandat ou à un report du scrutin. Ces craintes sont politiques ; elles ne prouvent pas qu’une telle décision a été prise. Elles montrent toutefois pourquoi le format et les garanties d’un éventuel dialogue sont aussi importants que sa tenue.

À l’échelle régionale, l’Angola, le Togo, la SADC et l’EAC peuvent contribuer à la médiation, mais aucun cadre extérieur ne remplacera un accord congolais accepté par les parties et compréhensible pour la population. Les prochaines étapes à surveiller sont précises : une réponse de Tshisekedi et de Kabila à la proposition de la C64, la clarification du statut juridique des consultations envisagées à Goma, et la publication d’avancées vérifiables sur le calendrier électoral. Sans ces garanties, le mot « dialogue » risque de rester un enjeu de rivalité plutôt qu’un mécanisme de sortie de crise.

La proposition de la C64 et les réactions qu’elle suscite ont été rapportées par Reporter.cd, Cable.cd et Deutsche Welle. La création du FRN a également été rapportée par Associated Press.