Un médicament importé peut répondre à un besoin immédiat. Mais, sans fabrication locale, les pays restent exposés aux prix internationaux, aux délais d’acheminement et aux ruptures d’approvisionnement. C’est dans cette équation que s’inscrit l’intérêt de Pharmasyntez, groupe pharmaceutique russe, pour plusieurs marchés africains.
Un marché ouvert, mais des ambitions encore à confirmer
La dépendance aux importations n’est pas uniforme d’un pays à l’autre. Toutefois, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique estime que le continent importe environ 70 % des médicaments qu’il consomme. Cette proportion souligne un enjeu industriel et sanitaire : élargir l’accès aux traitements tout en développant des capacités de production et de contrôle adaptées aux besoins locaux.
Pour les pays africains, l’arrivée de nouveaux fournisseurs peut diversifier l’offre. Elle ne garantit pas, à elle seule, des médicaments moins chers, plus disponibles ou mieux adaptés. Ces résultats dépendent notamment des autorisations nationales, des achats publics, de la qualité des produits et de la capacité à assurer leur distribution jusque dans les régions éloignées des grandes villes.
Le sujet s’inscrit aussi dans un contexte de rapprochement diplomatique. Le sommet Russie-Afrique s’est tenu à Moscou les 28 et 29 octobre 2026. Il offre une tribune aux échanges entre gouvernements et entreprises. Mais une rencontre en marge d’un sommet ne vaut ni contrat signé ni autorisation de mise sur le marché.
La Libye, seul débouché africain annoncé par le groupe
Le 2 novembre, Pharmasyntez a indiqué avoir rencontré des partenaires africains pendant le sommet et discuté de projets de coopération. Le groupe n’a pas précisé l’identité de ces partenaires, les pays concernés ni la nature des projets. Ces échanges restent donc à distinguer d’engagements commerciaux confirmés.
À ce stade, la Libye est le seul marché africain où l’entreprise dit avoir engagé des livraisons. En mars 2025, deux sites de production situés à Irkoutsk et Tioumen ont obtenu des certifications de bonnes pratiques de fabrication (GMP) délivrées par les autorités libyennes. Ces certifications ouvrent la voie aux exportations, mais ne renseignent pas, à elles seules, sur les volumes livrés ni sur la disponibilité des produits dans le pays.
Le vice-président commercial de Pharmasyntez, Nikita Punia, a présenté l’Afrique comme une orientation stratégique et évoqué le développement d’enregistrements de médicaments ainsi que des partenariats publics et commerciaux. Le groupe envisage aussi les appels d’offres et la vente directe aux acheteurs gouvernementaux. Ces modalités peuvent faciliter l’accès aux marchés publics, où les autorités achètent une part importante des médicaments destinés aux hôpitaux.
Le Maroc et le Mali figureraient parmi les marchés que le laboratoire souhaitait approcher en 2026, d’après des informations attribuées à l’entreprise dans la presse spécialisée russe. Aucune livraison effective vers ces deux pays n’est confirmée dans les éléments disponibles. Le Maroc dispose d’un marché pharmaceutique structuré, tandis que le Mali, pays sahélien enclavé, doit aussi composer avec les contraintes de transport et d’approvisionnement. Les conditions d’accès ne sont donc pas identiques.
De la vente de produits à la production locale
Les précédents d’autres groupes russes montrent plusieurs voies d’entrée. BIOCAD indique que ses produits sont présents dans sept pays africains, dont l’Algérie, le Maroc, l’Égypte, le Kenya et la Côte d’Ivoire. En Algérie, l’entreprise a engagé en 2023 un transfert de technologie avec le groupe public SAIDAL pour produire des médicaments biologiques, notamment en oncologie.
Un transfert de technologie consiste à transmettre des procédés et des compétences afin qu’un partenaire local puisse fabriquer un produit, sous réserve des équipements, des contrôles et des autorisations nécessaires. Cette approche peut laisser davantage de savoir-faire dans le pays que l’importation de médicaments finis. Elle suppose toutefois un investissement industriel, une coopération suivie et des garanties de qualité.
Le groupe russe GEROPHARM a également travaillé avec SAIDAL sur la production d’insuline humaine recombinante dans l’usine de Constantine. En parallèle, il a commencé à fournir de l’insuline au Maroc en 2024. Ces exemples ne prouvent pas que Pharmasyntez adoptera la même stratégie. Ils montrent cependant que la présence commerciale russe sur le continent ne se limite pas aux exportations : elle peut aussi passer par des partenariats industriels.
Pour les patients, la différence est concrète. Une livraison contribue à l’offre à court terme ; une production locale peut, si elle fonctionne durablement, renforcer les compétences et réduire certaines dépendances. Mais fabriquer sur place ne garantit pas automatiquement un prix abordable. Le coût des matières premières, la régularité de la production, les achats publics et la distribution restent déterminants. Les populations rurales et les patients éloignés des grands centres peuvent, en particulier, ne pas bénéficier immédiatement d’une nouvelle capacité industrielle.
Un poids russe encore limité et des suites à surveiller
Les chiffres commerciaux avancés pour 2025 donnent un ordre de grandeur, à interpréter avec prudence. D’après les données citées dans la matière disponible, les achats africains de produits pharmaceutiques auraient atteint environ 14 milliards de dollars, tandis que les importations en provenance de Russie se seraient élevées à 73 millions, soit près de 0,5 %. Les données de commerce varient selon les pays déclarants et les catégories de produits retenues ; ces montants ne mesurent pas directement les médicaments effectivement accessibles aux patients.
Un autre repère confirme l’ampleur des marchés nationaux : les données de la Banque mondiale fondées sur Comtrade évaluent les importations sud-africaines de produits pharmaceutiques à environ 2,5 milliards de dollars en 2025. Cette donnée ne suffit pas à valider l’addition continentale, mais elle illustre le poids de certains grands marchés. L’Égypte et le Maroc comptent également parmi les principaux acheteurs cités pour la même période.
À l’échelle panafricaine, la question rejoint les objectifs de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui vise à faciliter les échanges entre pays. Des règles d’enregistrement plus prévisibles et des normes de qualité reconnues au-delà des frontières pourraient aider les fabricants locaux comme étrangers. Mais le commerce régional ne remplacera pas les décisions nationales sur les autorisations, les prix et les marchés publics.
Pour évaluer les ambitions de Pharmasyntez, les prochains signes tangibles seront les noms des partenaires, les autorisations obtenues et la confirmation de livraisons hors de Libye. Il faudra aussi distinguer l’exportation de produits finis d’un éventuel transfert de savoir-faire. Pour les pays concernés, l’enjeu ne se résume pas à accueillir un fournisseur de plus : il est de convertir l’intérêt commercial en accès fiable aux traitements et, lorsque les conditions le permettent, en capacités durables sur place.