Pour l’Algérie, réduire les émissions de méthane dans la production de gaz n’est plus seulement un enjeu environnemental. C’est aussi une question de mesure, de financement et d’accès aux marchés, alors que les acheteurs européens demandent davantage de transparence sur les émissions liées aux importations.
Le défi se joue à plusieurs niveaux. Sonatrach doit pouvoir repérer et réduire les fuites sur ses installations, mais aussi documenter les résultats selon des méthodes vérifiables. En parallèle, l’Algérie cherche à organiser les règles qui encadreront ses futurs financements climatiques et ses marchés du carbone.
Un partenariat qui doit encore passer des engagements aux projets
Le 3 novembre 2026, à Alger, Sonatrach a signé un mémorandum d’entente avec VNG AG, entreprise allemande, et ICA-Finance, société norvégienne. L’accord a été conclu pendant un atelier national consacré au financement climatique et aux marchés du carbone. Radio Algérienne et les communications de Sonatrach et de VNG confirment la signature et ses principaux objectifs.
Les partenaires prévoient de développer des systèmes de mesure, de notification et de vérification des émissions, souvent désignés par le sigle MRV. Ces dispositifs doivent établir quelles émissions sont produites, les déclarer selon un cadre commun et faire vérifier les données. Le mémorandum évoque également des actions de réduction du méthane, le transfert de technologies, la formation et la recherche de financements climatiques, notamment par des mécanismes de crédits carbone.
Cette entente prolonge deux coopérations antérieures : un mémorandum entre Sonatrach et ICA-Finance, signé en octobre 2024, puis un accord avec VNG en juin 2026 sur la réduction du méthane dans la chaîne gazière. Cependant, les partenaires n’ont pas annoncé le coût des projets, les sites concernés ni les volumes d’émissions qu’ils comptent éviter. VNG indique que des projets pilotes restent à identifier. Le texte fixe donc un cadre de travail, pas encore un programme chiffré.
La réduction du torchage figure aussi dans les priorités affichées par Sonatrach. Le torchage consiste à brûler sur place du gaz qui ne peut être récupéré ou utilisé. Le groupe vise le zéro torchage à l’horizon 2030. La baisse des émissions de méthane et la récupération du gaz perdu peuvent ainsi répondre à deux objectifs liés : réduire l’impact climatique des opérations et limiter le gaspillage d’une ressource commercialisable.
Une exigence européenne qui concerne certains contrats
L’enjeu commercial est concret. Selon les données européennes citées par S&P Global, l’Algérie a fourni 39,2 milliards de mètres cubes de gaz à l’Union européenne en 2024. Ce volume place le pays parmi les fournisseurs importants du marché européen. Le groupe VNG a par ailleurs conclu un contrat d’approvisionnement avec Sonatrach, avec une hausse des livraisons vers l’Allemagne annoncée à partir de 2027.
Le règlement européen sur le méthane, adopté en 2024, étend progressivement certaines exigences aux importations d’énergie. À compter du 1er janvier 2027, les importateurs devront rendre compte de l’équivalence des dispositifs de mesure, de déclaration et de vérification pour les contrats concernés, conclus ou renouvelés depuis le 4 août 2024 et toujours en vigueur à cette date. Il ne s’agit donc pas d’une obligation identique pour chaque livraison ou contrat passé. Les détails d’application comptent, et les consignes de la Commission européenne peuvent évoluer.
Pour Sonatrach, disposer de données contrôlées pourrait faciliter les échanges avec les acheteurs et renforcer la crédibilité des efforts annoncés. Mais un accord de coopération ne garantit pas à lui seul la conformité aux exigences européennes. Il faudra connaître les méthodes retenues, la qualité des mesures, l’indépendance des vérifications et la capacité à suivre les émissions sur l’ensemble de la chaîne, des installations de production au transport.
Les bénéfices possibles ne se limitent pas aux contrats d’exportation. Une meilleure détection des fuites peut permettre de récupérer du gaz, tandis que la formation et le transfert de compétences peuvent renforcer les équipes algériennes chargées de surveiller les installations. Ces retombées dépendront toutefois des choix d’investissement et de la place accordée aux institutions et aux entreprises locales dans la mise en œuvre.
Le cadre national du carbone reste à construire
Le mémorandum intervient au moment où l’Algérie travaille à structurer sa gouvernance climatique. L’atelier organisé les 3 et 4 novembre à Alger devait contribuer à une feuille de route sur le financement climatique et les marchés du carbone. À sa clôture, l’Agence Algérie Presse Service a rapporté des recommandations en faveur d’une autorité nationale indépendante, d’un cadre législatif et d’un référentiel numérique unifié. Ces propositions ne signifient pas que ces dispositifs sont déjà créés : leur adoption et leur mise en œuvre restent à préciser.
Un marché du carbone permet d’attribuer une valeur à des réductions d’émissions vérifiées, puis de les financer ou de les échanger selon des règles définies. Pour qu’il inspire confiance, il doit éviter le double comptage et démontrer que les réductions revendiquées sont réelles. Dans le secteur gazier, cette exigence est particulièrement importante : une estimation imprécise des fuites pourrait fragiliser la valeur des crédits et la confiance des acheteurs.
Le choix du cadre déterminera aussi qui bénéficie des financements. Les grandes installations exportatrices sont les premières concernées par les nouveaux dispositifs de mesure. Mais les règles nationales peuvent orienter les ressources vers d’autres projets de réduction ou d’adaptation, dans les territoires et les secteurs moins directement liés aux exportations. L’enjeu pour les autorités algériennes sera donc de concilier les normes des marchés extérieurs avec des priorités définies dans le pays.
Un signal régional, avec des résultats encore à prouver
En Afrique du Nord, l’Algérie occupe une place particulière comme producteur et fournisseur de gaz. La coopération avec une entreprise allemande et une société norvégienne illustre l’importance croissante des données d’émissions dans les relations entre producteurs et acheteurs. Pour les pays africains exportateurs d’hydrocarbures, le sujet dépasse toutefois la seule relation avec l’Europe : il touche à la capacité de négocier les critères de mesure, de mobiliser des financements et de développer une expertise locale.
La portée de l’accord dépendra désormais de décisions vérifiables : choix des sites pilotes, calendrier, technologies employées, financement engagé et résultats publiés. Tant que ces éléments ne sont pas précisés, le mémorandum constitue un cadre de coopération, non la preuve d’une baisse mesurée des émissions. Le prochain test sera la traduction de cet engagement en données contrôlées et en réductions constatées sur le terrain.
Sources de vérification : communiqué de Sonatrach sur l’accord avec VNG et ICA-Finance, Radio Algérienne sur la signature du mémorandum, communication de VNG sur la coopération, Commission européenne sur les exigences applicables aux importations, règlement européen 2024/1787, données sur les livraisons algériennes à l’Union européenne et bilan de l’atelier sur le financement climatique et le marché du carbone.