Pour une petite entreprise centrafricaine, obtenir un prêt ne dépend pas seulement de la solidité de son projet. Il faut aussi pouvoir prouver ses revenus, présenter des comptes lisibles et offrir des garanties. Or beaucoup d’activités fonctionnent encore sans comptabilité formalisée. Ce décalage entre les réalités des entrepreneurs et les critères des banques freine l’investissement et la création d’emplois.

Des entreprises actives, mais difficiles à évaluer

La question a été discutée à Bangui lors des Bangui Financial Days, un rendez-vous consacré aux enjeux économiques et financiers de la République centrafricaine. Aliou Maïga, responsable régional à la Société financière internationale (SFI), branche du Groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé, a souligné le rôle des états financiers dans l’évaluation d’une demande de crédit.

Sans documents comptables, les banques disposent de moins d’éléments pour mesurer les revenus d’une entreprise et sa capacité à rembourser. Elles s’appuient alors souvent sur des garanties matérielles, comme un terrain ou un bâtiment. Les entrepreneurs qui n’en possèdent pas peuvent rester à l’écart du crédit, même lorsque leur activité est réelle.

La SFI estime que les outils numériques pourraient compléter cette évaluation. Les flux de paiement et certaines habitudes commerciales, par exemple, peuvent aider à mieux apprécier l’activité d’une entreprise. Cette approche ne remplace toutefois ni la transparence des comptes ni l’analyse du risque. Elle suppose aussi des données fiables, accessibles et protégées.

Le dirigeant de l’entreprise OR Rouge, Benois Mandogo, a décrit les obstacles rencontrés dans la production d’huile de palme à Bossongo Café, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Bangui. Il a expliqué avoir travaillé pendant plusieurs années dans l’informel, avec peu d’infrastructures et des équipements manuels. Dans ces conditions, obtenir un financement bancaire lui était difficile.

Après des formations et un accompagnement professionnel, il dit avoir structuré son entreprise, obtenu un crédit et acheté des machines de production. Son témoignage montre une voie possible, mais ne permet pas à lui seul de mesurer l’ampleur de ces progrès à l’échelle du pays. L’enjeu est de rendre cet accompagnement accessible à un plus grand nombre d’entreprises.

Formaliser sans écarter les petites activités

En République centrafricaine, une grande part de l’activité économique et de l’emploi se déroule dans le secteur informel. Un rapport du Programme des Nations unies pour le développement estime que celui-ci représente 96,7 % de l’emploi et 57 % du produit intérieur brut, en s’appuyant sur des données antérieures. Ces chiffres donnent une indication de son poids, mais ne décrivent pas nécessairement la situation actuelle dans chaque secteur ou région. Le rapport du PNUD sur l’économie informelle en République centrafricaine souligne aussi le lien entre la faiblesse du secteur privé formel et l’importance de l’informel.

La formalisation peut aider une entreprise à ouvrir un compte professionnel, établir un historique financier et accéder à des marchés plus importants. Mais elle entraîne aussi des démarches et des coûts. Si les règles sont trop lourdes ou mal expliquées, les petites structures risquent de rester à l’écart, plutôt que de rejoindre progressivement l’économie formelle.

Le cadre juridique est donc une composante du financement. Le gouvernement indiquait en 2025 que plusieurs réformes étaient en préparation, notamment autour du climat des affaires, du code du commerce et des partenariats public-privé. Le calendrier de transmission du projet de code à l’Assemblée nationale était alors envisagé pour le quatrième trimestre de cette année-là. Les informations consultées ne permettent pas de confirmer ici l’issue de cette échéance. Le rapport du FMI de mai 2025 sur la République centrafricaine mentionne également un projet d’appui aux jeunes entrepreneurs et la mise en place envisagée d’un fonds national de garanties et d’investissement pour les petites entreprises.

Le défi de l’emploi et des territoires

Améliorer l’accès au crédit ne suffit pas si les entreprises ne peuvent pas produire régulièrement. L’électricité, les transports, la sécurité des approvisionnements et l’accès aux marchés pèsent aussi sur leurs coûts. Ces contraintes ne touchent pas toutes les entreprises de la même façon : une activité implantée à Bangui n’a pas nécessairement les mêmes difficultés qu’une unité de transformation située loin des grands axes.

Dans l’agro-industrie, des équipements modernes peuvent accroître les volumes transformés localement et créer des débouchés pour les producteurs. Mais ces investissements doivent s’accompagner d’un approvisionnement stable, de compétences techniques et de clients solvables. Pour les banques, les garanties partagées et les mécanismes de financement adaptés aux petites entreprises peuvent contribuer à réduire le risque, à condition que leurs règles soient claires et leur mise en œuvre suivie.

L’emploi des jeunes est un autre enjeu central. L’article à l’origine de cette matière avance qu’il touche plus de 60 % des jeunes en chômage ou en sous-emploi, sans préciser l’indicateur ni la période de référence. Faute de recoupement indépendant identifié pour ce chiffre précis, il convient de le traiter avec prudence. À l’échelle régionale, le FMI relève toutefois que l’informalité, la faible productivité et le manque d’emplois formels constituent des difficultés persistantes dans les pays de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. L’analyse du FMI sur la croissance inclusive en CEMAC rappelle notamment le décalage entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises.

Un enjeu qui dépasse Bangui

Pour la République centrafricaine, mieux financer les entreprises signifie aussi renforcer les échanges au sein de la CEMAC et préparer les sociétés locales à accéder à des marchés plus larges. La zone réunit six pays autour d’institutions économiques et monétaires communes, dont la Banque des États de l’Afrique centrale. Les règles régionales, les infrastructures et les services financiers déterminent donc une partie des possibilités offertes aux entreprises centrafricaines.

La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique a également consacré un atelier, en mai 2026 à Bangui, aux difficultés de financement des PME et aux possibilités liées aux chaînes de valeur régionales et à la Zone de libre-échange continentale africaine. Cette démarche met l’accent sur le rapprochement entre les besoins des entreprises et les critères des institutions financières. La Commission économique pour l’Afrique présente cet atelier consacré au financement des PME centrafricaines.

La suite dépendra moins des annonces que de mécanismes concrets : garanties effectivement mobilisables, accompagnement comptable, procédures simplifiées et accès au financement au-delà de la capitale. Pour les entrepreneurs, l’objectif est de pouvoir investir sans que l’absence de documents ou d’actifs immobiliers ferme d’emblée la porte du crédit. Pour les institutions financières, il s’agit d’évaluer le risque avec des outils qui tiennent compte des réalités locales, tout en protégeant l’épargne et la stabilité du système.