Pour les agriculteurs, la question n’est pas seulement de savoir où se trouve la potasse, mais à quel prix et par quelles routes elle arrivera aux champs. L’Afrique importe encore l’essentiel de cet ingrédient des engrais. Plusieurs projets au Gabon et en République du Congo pourraient changer une partie de cette équation, mais les annonces minières ne sont pas encore des tonnes disponibles.

Un intrant agricole exposé aux marchés mondiaux

La potasse fournit le potassium dont les plantes ont besoin pour leur croissance. Elle complète l’azote et le phosphore dans la fertilisation. L’enjeu dépasse donc le secteur minier : une rupture d’approvisionnement ou une hausse du fret peut renchérir les intrants, peser sur les budgets publics consacrés aux subventions et compliquer les achats des exploitations agricoles.

Selon une estimation reprise dans la matière disponible, la demande africaine atteindrait environ deux millions de tonnes par an. Ce chiffre doit être lu avec prudence : les statistiques varient selon qu’elles comptabilisent le produit commercialisé ou sa teneur en potassium. La dépendance aux importations, elle, est étayée par plusieurs sources. La Banque mondiale indique qu’environ la moitié des produits potassiques importés par l’Afrique subsaharienne provenaient de Russie et de Biélorussie, tandis que l’US Geological Survey estime la production mondiale à 49 millions de tonnes d’équivalent K₂O en 2025.

Cette concentration rend les acheteurs sensibles aux tensions commerciales et aux perturbations logistiques. La guerre en Ukraine a rappelé que les engrais suivent des chaînes d’approvisionnement mondiales. Mais produire sur le continent ne garantit pas, à lui seul, des engrais moins chers : le transport intérieur, la transformation, le financement et l’accès des agriculteurs aux produits comptent aussi.

Trois projets, trois étapes différentes

Au Gabon, le projet Banio, porté par la société canadienne Millennial Potash dans le sud du pays, reste en phase de développement. Le 27 octobre 2026, l’entreprise a indiqué viser plusieurs étapes en 2027 : convertir son permis d’exploration en permis d’exploitation, finaliser son financement et engager la construction. Reuters rapporte toutefois que la procédure de permis pourrait débuter au premier trimestre 2027, que le bouclage financier est visé vers août ou septembre et que le chantier pourrait commencer à la fin de 2027 ou au début de 2028. Ces échéances sont donc des objectifs, pas des décisions déjà acquises.

La société évoque une capacité initiale de 800 000 tonnes par an, avec la possibilité d’un démarrage plus important si la demande et les financements le permettent. Son dirigeant, Farhad Abasov, a déclaré en septembre qu’une partie de la production pourrait rester sur le continent. La part réellement destinée aux acheteurs africains dépendra néanmoins d’accords commerciaux conclus et des conditions de vente. Le soutien de 3 millions de dollars de la Société américaine de financement du développement international porte sur les études du projet, et ne constitue pas à lui seul le financement de la mine.

En République du Congo, distincte de la République démocratique du Congo dont la capitale est Kinshasa, le projet Kola de Kore Potash est conçu pour produire 2,2 millions de tonnes par an. Les documents de l’entreprise évaluent à environ 2,07 milliards de dollars le coût de construction. Un financement annoncé autour de 2,2 milliards reste à sécuriser : les accords évoqués ne signifient pas que les fonds sont déjà disponibles ni que la construction a commencé.

Le projet Mengo, dans le département du Kouilou, a franchi une étape administrative différente. Le 18 juin 2026, le Conseil des ministres de la République du Congo a adopté un texte attribuant à Dangote Fertilizer Limited Congo un permis d’exploitation des sels de potasse. L’Agence congolaise d’information rapporte une production prévue d’un million de tonnes par an dans la première phase et un investissement global estimé à trois milliards de dollars. Le projet prévoit aussi une usine d’engrais NPK, qui combine azote, phosphore et potassium. Un permis constitue une avancée, mais ne prouve ni la disponibilité du financement ni le démarrage des travaux.

La proximité ne suffit pas à garantir l’accès

Ces projets se situent sur la façade atlantique du golfe de Guinée. Cette position pourrait faciliter l’acheminement vers des marchés d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique centrale et d’Afrique australe. Elle ne règle toutefois pas les questions de ports, de stockage, de transport terrestre et de distribution. Les grands utilisateurs ou les fabricants d’engrais ne sont pas nécessairement situés près des gisements. Les agriculteurs des zones rurales, eux, dépendent souvent de réseaux de vente et de routes qui déterminent le coût final bien après la sortie de la mine.

La transformation locale pourrait retenir davantage de valeur dans les économies productrices. L’usine NPK prévue à Mengo illustre cette ambition : au lieu d’exporter uniquement une matière première, le projet chercherait à fabriquer un intrant composé. Mais cette intégration industrielle exige une énergie fiable, des équipements, des compétences et des débouchés réguliers. Elle doit aussi s’accompagner de règles transparentes sur les revenus miniers, l’emploi local et la gestion des impacts environnementaux et sociaux.

Le précédent des marchés mondiaux invite à distinguer potentiel géologique et sécurité alimentaire. La production mondiale atteint des dizaines de millions de tonnes, mais les prix accessibles aux agriculteurs africains dépendent également des devises, des contrats d’importation, des politiques de soutien et de la distribution. Une mine locale pourrait diversifier les fournisseurs et réduire certains risques extérieurs. Elle ne garantit pas automatiquement que le produit sera vendu en priorité, ni à bas prix, sur le marché africain.

Ce qu’il faudra vérifier dans les prochains mois

Pour Banio, les prochains repères seront l’aboutissement des études, l’obtention du permis d’exploitation et la clôture du financement. Pour Kola, le point décisif reste la mobilisation effective des capitaux nécessaires à la construction. À Mengo, il faudra suivre les étapes techniques et financières qui transforment le permis en chantier, puis la mine et l’usine en capacités opérationnelles.

À l’échelle du continent, l’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir des mines. Il est de relier les gisements aux fabricants d’engrais et aux acheteurs, dans des conditions commerciales qui servent aussi les producteurs agricoles. Les calendriers annoncés au Gabon et en République du Congo donneront une première mesure de la capacité des États et des entreprises à convertir des ressources souterraines en approvisionnement réellement accessible.

Sources de contexte : dépêche Reuters sur le calendrier de Banio, données mondiales de l’US Geological Survey, analyse de la Banque mondiale sur l’accès aux engrais, informations de l’Agence congolaise d’information sur Mengo et états opérationnels de Kore Potash.