À quelques semaines des élections municipales sud-africaines, Julius Malema transforme une nouvelle fois la mémoire de Marikana en arme électorale. À Kokstad, dans le KwaZulu-Natal, le chef des Economic Freedom Fighters (EFF) a ciblé Cyril Ramaphosa et promis de faire de sa mise à l’écart un enjeu central du scrutin.
Un meeting placé sous le signe de la confrontation
Julius Malema s’exprimait samedi 3 octobre 2026 au Riverview Sports Field de Kokstad, lors de la présentation du programme de l’EFF pour les élections locales. Le parti entend profiter de cette campagne pour renforcer son implantation dans les municipalités et contester l’hégémonie historique de l’African National Congress (ANC).
Devant ses partisans, le dirigeant des « Bérets rouges » a présenté Cyril Ramaphosa comme « le plus grand problème de l’Afrique du Sud ». Il a demandé la destitution du président et réclamé son emprisonnement. Ces propos relèvent de la stratégie politique de l’EFF. Ils ne constituent pas une décision judiciaire ni une procédure pénale aboutie.
Malema a également attaqué l’ANC, au pouvoir depuis la fin de l’apartheid, ainsi que l’ancien président Jacob Zuma et son parti uMkhonto weSizwe (MK). Pour le leader de l’EFF, le MK ne représenterait pas l’avenir du pays. Il a désigné son propre mouvement comme la principale force appelée à gouverner demain.
Dans son discours, il a toutefois insisté sur un sujet qui dépasse les rivalités entre partis : la responsabilité politique liée à la mort de travailleurs lors de la fusillade de Marikana, en août 2012.
Marikana, une fracture toujours ouverte
Le 16 août 2012, la police sud-africaine avait ouvert le feu sur des mineurs en grève à Marikana, dans la province du Nord-Ouest. Trente-quatre travailleurs avaient été tués ce jour-là. Les affrontements et les violences survenus dans les jours précédents avaient porté le bilan global des événements à environ 44 morts.
Le massacre reste l’un des traumatismes majeurs de l’Afrique du Sud post-apartheid. Une commission d’enquête officielle a examiné les décisions de la police, le rôle des responsables de la mine Lonmin, les relations avec les autorités et les conditions sociales qui avaient nourri le conflit.
Cyril Ramaphosa était alors administrateur et actionnaire de Lonmin. Des courriels échangés pendant la crise avaient nourri les critiques contre son intervention auprès des autorités. La commission a cependant indiqué que l’exécutif n’avait pas participé à la décision opérationnelle de la police de lancer l’assaut du 16 août. Cette distinction n’a pas clos le débat politique.
Pour les familles des victimes et une partie du mouvement ouvrier, la question ne se limite pas à l’auteur matériel des tirs. Elle porte aussi sur la chaîne de responsabilité, la protection des intérêts miniers et la manière dont l’État traite les travailleurs en conflit. L’EFF s’est construit une partie de son identité sur cette contestation.
Julius Malema a donc appelé les électeurs à garder les victimes de Marikana à l’esprit au moment de voter. Il a accusé Ramaphosa d’avoir contribué à criminaliser les mineurs. La présidence sud-africaine n’a pas, dans les éléments disponibles, annoncé de nouvelle réponse à cette intervention politique.
Phala Phala, l’autre dossier utilisé contre Ramaphosa
Le chef de l’EFF a aussi évoqué l’affaire dite de Phala Phala. Ce dossier concerne le vol de devises étrangères dans la ferme privée de Cyril Ramaphosa, dans la province du Limpopo, et les interrogations sur l’origine de l’argent ainsi que sur la manière dont le cambriolage a été signalé.
Le scandale a déjà provoqué plusieurs batailles institutionnelles. En mai 2026, la Cour constitutionnelle a relancé la procédure parlementaire liée à un rapport mettant en cause la conduite du président. En juillet, la Haute Cour du Cap-Occidental a toutefois suspendu temporairement les travaux de destitution, dans l’attente de l’examen d’un recours introduit par Ramaphosa.
Cette séquence illustre la complexité du système sud-africain. La destitution d’un président ne dépend pas d’un simple vote de défiance. Elle passe par une procédure parlementaire encadrée par la Constitution, puis par l’examen de faits susceptibles de constituer une violation grave ou une faute majeure. Le débat reste donc politique, mais il se déroule dans un cadre juridictionnel précis.
L’EFF utilise cette affaire pour présenter Ramaphosa comme le symbole d’une classe dirigeante qui demanderait des comptes à ses adversaires tout en échappant elle-même à une pleine reddition de comptes. L’ANC défend de son côté les procédures institutionnelles et la présomption d’innocence du président. Ces positions opposées devraient continuer à structurer la campagne.
Les municipales au centre du rapport de force
Les élections locales auront lieu le 4 novembre 2026. Elles désigneront les conseils municipaux chargés des services de proximité : distribution d’eau, gestion des déchets, routes locales, éclairage, transports et développement économique. Dans plusieurs villes, la qualité de ces services pèse davantage sur le vote quotidien que les grands discours nationaux.
Le scrutin intervient après une période de recomposition politique. Depuis les élections nationales de 2024, l’ANC gouverne dans le cadre d’un gouvernement national d’unité avec plusieurs partis. Cette formule a réduit son contrôle exclusif sur l’exécutif, sans faire disparaître son poids électoral ni son influence dans de nombreuses municipalités.
L’EFF cherche à convertir son discours national en pouvoir local. Le parti promet une intervention plus directe de l’État dans les municipalités, davantage de financements et une lutte renforcée contre la corruption. Mais ses performances dépendront aussi de sa capacité à administrer durablement des conseils municipaux, à nouer des coalitions et à répondre aux attentes concrètes des habitants.
Le défi est particulièrement sensible dans les zones rurales et les petites villes. À Kokstad et dans les communes voisines, les électeurs évaluent les partis sur l’accès aux services, les possibilités d’emploi, les routes et la présence effective des élus. Dans les grandes métropoles, les mêmes préoccupations se combinent avec le logement, les transports, la sécurité et la gestion des réseaux électriques.
Une campagne qui dépasse les frontières nationales
La bataille sud-africaine aura aussi une portée régionale. L’Afrique du Sud demeure la première puissance économique de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), une organisation qui réunit plusieurs pays de la sous-région. Sa stabilité politique et la solidité de ses institutions influencent les équilibres économiques et diplomatiques de l’Afrique australe.
Le scrutin permettra de mesurer l’évolution de l’ANC, la progression de l’EFF et la capacité du MK à conserver une influence, notamment dans le KwaZulu-Natal. Il faudra également suivre les procédures liées à Phala Phala, les résultats dans les métropoles et les éventuelles coalitions après le vote.
À Kokstad, Julius Malema a voulu imposer un choix simple : soutenir l’EFF pour sanctionner Ramaphosa et l’ANC, ou maintenir une autre orientation politique. Les électeurs sud-africains devront, eux, arbitrer entre la force des symboles nationaux et les résultats attendus de leurs gouvernements municipaux.