À Khartoum, rentrer ne signifie pas encore retrouver une vie normale. Des familles soudanaises reviennent dans la capitale après des mois ou des années de déplacement. Elles retrouvent parfois leur maison, mais rarement les services qui rendaient cette maison habitable.

La ville reste marquée par les destructions, les coupures d’eau et d’électricité, les pénuries de médicaments et la faiblesse des revenus. Le retour apparaît ainsi comme une étape de reconstruction, mais aussi comme une nouvelle épreuve pour une population épuisée par la guerre.

Une capitale au cœur d’un conflit toujours ouvert

La guerre a éclaté en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire commandé par Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemetti.

Les combats ont progressivement fragmenté le Soudan. Khartoum, Omdurman et Bahri, les trois villes formant le principal ensemble urbain de la capitale, ont subi des bombardements, des pillages et d’importants dommages aux infrastructures civiles.

L’armée soudanaise a repris le contrôle de la capitale au cours de l’année 2025, après une offensive qui lui a permis de repousser les Forces de soutien rapide. Cette avancée n’a toutefois pas mis fin au conflit. Les combats se poursuivent au Darfour, au Kordofan et dans plusieurs États du centre et de l’est du pays.

Le gouvernement soudanais a progressivement réinstallé ses administrations à Khartoum. Cette décision vise à réaffirmer le rôle politique de la capitale. Elle intervient cependant dans une ville où les réseaux publics fonctionnent encore de manière très inégale.

À l’échelle régionale, le conflit concerne directement l’Autorité intergouvernementale pour le développement, ou IGAD, organisation qui réunit plusieurs pays d’Afrique de l’Est. Il pèse aussi sur l’Égypte, le Tchad, le Soudan du Sud et la Libye, qui accueillent des réfugiés ou servent de routes de passage.

Le retour face aux réalités du quotidien

Près de quatre millions de personnes avaient quitté l’État de Khartoum depuis le début de la guerre. D’après les données citées par l’Organisation internationale pour les migrations, environ 2,7 millions de personnes sont revenues après la reprise de la capitale par l’armée.

Ce chiffre doit être lu avec prudence. Un retour enregistré ne signifie pas toujours une installation durable. Certaines familles reviennent pour vérifier l’état de leur logement, récupérer des biens ou relancer une activité. D’autres repartent lorsque les conditions deviennent trop difficiles.

Les autorités soudanaises encouragent ces retours. Des travaux ont été engagés sur les routes, les installations d’eau et les réseaux électriques. Les vols intérieurs ont également repris, tandis que les marchés et certains commerces ont rouvert.

Pourtant, les services essentiels restent fragiles. Dans plusieurs quartiers, l’électricité peut manquer pendant des jours. L’accès à l’eau potable dépend souvent de pompes, de générateurs ou de solutions de fortune. Ces difficultés compliquent la conservation des aliments et des médicaments.

La situation sanitaire demeure particulièrement préoccupante. De nombreux établissements de santé ont été endommagés ou pillés. Les structures encore ouvertes manquent de personnel, de matériel et de traitements. Les familles doivent parfois parcourir plusieurs pharmacies avant de trouver un médicament disponible.

La conservation de l’insuline et d’autres produits sensibles pose un problème supplémentaire. Sans électricité stable, les réfrigérateurs médicaux ne peuvent pas fonctionner normalement. Cette contrainte touche directement les personnes atteintes de maladies chroniques, qui ne peuvent pas interrompre leurs traitements.

Les risques ne se limitent pas aux ruines visibles. Des munitions non explosées restent présentes dans des habitations, près des écoles et le long de certains axes. L’ONU et ses partenaires rappellent que le déminage et l’information des civils sont indispensables avant toute réinstallation durable.

Le coût de la vie ajoute une pression constante. Les prix des produits alimentaires augmentent alors que les salaires et les revenus informels restent faibles. Beaucoup de familles ont perdu leurs meubles, leurs outils de travail et leurs économies pendant les combats ou les pillages.

Une reprise économique encore sans emplois

La réouverture des marchés ne suffit pas à relancer l’économie. Les commerces peuvent fonctionner quelques heures, mais les clients disposent de moins en moins de liquidités. Les activités liées au transport, à la restauration, à la construction et au petit commerce reprennent de façon irrégulière.

Cette reprise bénéficie surtout aux personnes qui disposent encore d’un capital, d’un réseau familial ou d’un accès à des marchandises. À l’inverse, les ménages ayant perdu leur logement ou leur activité restent dépendants de l’aide et des transferts envoyés depuis l’étranger.

Des familles revenues d’Égypte choisissent déjà de repartir. Près d’un demi-million de Soudanais seraient rentrés d’Égypte, où le coût de la vie, les arrestations et les expulsions ont accru la pression sur les exilés. Toutefois, celles et ceux qui en ont les moyens préfèrent parfois rester à l’étranger plutôt que de revenir dans une capitale incomplètement sécurisée.

Ce choix crée une situation contrastée. Certains quartiers se repeuplent rapidement, tandis que d’autres restent presque vides. Les ménages revenus les premiers doivent souvent vivre sans école fonctionnelle, sans dispensaire proche et sans emploi régulier.

L’éducation illustre cette tension. Les autorités souhaitent rétablir les cours en présentiel, notamment à l’université de Khartoum. Mais les bâtiments, les équipements et les logements étudiants ont été touchés par la guerre. Enseignants et étudiants redoutent qu’une reprise trop rapide expose les jeunes à de nouveaux risques.

Reconstruire Khartoum sans oublier le reste du Soudan

Le défi dépasse la remise en état des bâtiments. Il faut restaurer les réseaux d’eau, l’électricité, les hôpitaux, les écoles et les services municipaux. Il faut aussi sécuriser les quartiers et permettre aux habitants de récupérer leurs documents, leurs biens et leurs moyens de subsistance.

Le Programme des Nations unies pour le développement a renforcé ses opérations à Khartoum afin de soutenir la remise en service de l’eau, de l’électricité, des soins et des activités économiques. L’organisation prévient cependant que le retour de millions de personnes exerce une pression considérable sur des ressources déjà limitées.

La reconstruction restera impossible sans amélioration sécuritaire dans les autres régions. Les déplacements continuent au Darfour et au Kordofan. Les familles qui reviennent à Khartoum peuvent donc être contraintes de repartir si les combats coupent les routes, détruisent les récoltes ou interrompent les approvisionnements.

Le cas de Khartoum rappelle ainsi qu’une reprise militaire ne constitue pas une paix. La capitale peut rouvrir ses marchés et accueillir de nouveau des habitants tout en restant vulnérable. Pour les Soudanais, l’enjeu consiste désormais à transformer un retour motivé par l’épuisement ou la nécessité en véritable réinstallation.

La prochaine étape dépendra autant de la sécurité que de la capacité des autorités et des partenaires humanitaires à fournir des services réguliers. Elle dépendra aussi de l’évolution des fronts au Darfour, au Kordofan et dans les autres régions du pays. Tant que la guerre se poursuivra, Khartoum restera une capitale en reconstruction, mais pas encore une ville pleinement retrouvée.