Quand les frontières s’ouvrent, le droit du travail doit suivre
Sur le papier, l’intégration africaine avance à grands pas. Dans les faits, un entrepreneur, un infirmier, un ingénieur ou un enseignant peut encore traverser une frontière sans trouver le cadre juridique qui lui permet de travailler, cotiser et être protégé. C’est là que se joue la différence entre une circulation symbolique et une mobilité réellement utile aux économies du continent. Le débat est d’autant plus concret que la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, ne sera pleinement crédible que si les personnes peuvent bouger autant que les marchandises.
Cette question n’est pas abstraite. Elle touche les États qui veulent attirer des compétences, les jeunes diplômés qui cherchent un premier emploi, et les millions de travailleurs déjà actifs dans l’informel, c’est-à-dire hors des protections ordinaires du salariat. L’Organisation internationale du Travail rappelle que l’informalité reste massive en Afrique subsaharienne et qu’elle prive souvent les travailleurs d’assurance, de retraite et de couverture sociale.
Une architecture continentale existe, mais elle reste incomplète
Le protocole de l’Union africaine sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et le droit d’établissement a été adopté le 29 janvier 2018 à Addis-Abeba, en Éthiopie. Il doit être ratifié par 15 États pour entrer en vigueur. Or le dernier état public de l’Union africaine, daté du 8 août 2023, ne comptait que quatre ratifications déposées : le Mali, le Niger, le Rwanda et São Tomé-et-Príncipe.
Ce décalage éclaire le cœur du problème. L’Afrique a déjà posé le principe politique de la mobilité, mais l’empilement des textes ne suffit pas. Les États avancent à des vitesses différentes, selon leurs contraintes sécuritaires, leurs équilibres internes et leur degré de préparation administrative. La Commission économique pour l’Afrique soulignait déjà en 2023 que le protocole de libre circulation restait bloqué, alors même que la circulation des biens et des services est au centre de la ZLECAf.
Dans plusieurs régions, les communautés économiques ont cependant ouvert la voie. En Afrique de l’Ouest, la CEDEAO dispose d’une direction dédiée à la libre circulation des personnes et à la migration, avec un mandat explicite pour lever les obstacles aux déplacements dans l’espace communautaire. En Afrique de l’Est, la Communauté d’Afrique de l’Est a déjà harmonisé certains permis de travail et développé des mécanismes de mobilité professionnelle plus avancés que la moyenne continentale.
Des décisions nationales qui accélèrent, mais ne règlent pas tout
Face à la lenteur continentale, plusieurs capitales ont choisi d’aller plus vite seules. Le Togo a supprimé, depuis le 18 mai 2026, l’exigence de visa pour les ressortissants africains titulaires d’un passeport valide, pour des séjours de trente jours au plus, avec une déclaration préalable en ligne. L’Union africaine a salué cette mesure comme un signal fort en faveur de la mobilité intra-africaine.
La République du Congo a pris une décision comparable. Lors des Assemblées annuelles 2026 de la Banque africaine de développement à Brazzaville, le président Denis Sassou N’Guesso a annoncé que les ressortissants de tous les pays africains n’auraient plus besoin de visa à partir du 1er janvier 2027, sous réserve de quelques formalités administratives et sécuritaires.
Le Tchad s’inscrit aussi dans ce mouvement. À N’Djamena, le 15 juillet 2026, Mahamat Idriss Déby Itno a annoncé la suppression des visas d’entrée pour tous les citoyens africains à compter du 1er janvier 2027, au moment d’ouvrir le premier Forum africain de l’eau. Des médias africains et des organisations syndicales régionales ont confirmé cette annonce, présentée par le pouvoir tchadien comme un geste d’intégration continentale.
Le Nigeria, lui, travaille sur un autre levier : l’alignement juridique. En juillet 2026, la Chambre des représentants a tenu une audition publique sur plusieurs projets de loi liés à la ZLECAf, dont un texte de domestication de l’accord continental. C’est un signal important, car la première économie d’Afrique a besoin d’un cadre interne clair pour transformer l’accord en outils concrets pour les exportateurs, les logisticiens et les PME.
Le vrai verrou : diplômes reconnus, droits transférables, protections portables
Le premier frein est technique, mais il pèse lourd : la reconnaissance des qualifications. L’Union africaine a lancé en 2019 le Cadre continental africain des certifications, l’ACQF, pour rapprocher les cadres nationaux de diplômes. Mais ce mécanisme reste tributaire de systèmes nationaux encore inégaux. L’ACQF lui-même indique, dans ses travaux récents, que la cartographie et l’harmonisation des cadres nationaux restent en cours.
Autrement dit, un passeport peut ouvrir une porte, mais il ne suffit pas à faire reconnaître un diplôme de sage-femme, un permis d’ingénieur ou une autorisation d’exercer. Sans reconnaissance mutuelle, la mobilité reste cantonnée aux emplois les moins protégés. Elle sert alors surtout les activités de survie, pas la circulation des compétences.
Le second frein tient à la protection sociale transfrontalière. Un travailleur qui cotise dans un pays doit pouvoir faire valoir ses droits s’il se déplace ailleurs dans la région. Or les régimes de retraite, d’assurance maladie et d’accidents du travail restent largement nationaux. Là encore, la CEDEAO et la CAE ont pris de l’avance dans l’organisation des déplacements, mais la portabilité des droits reste inachevée.
Le poids du problème est considérable. Le rapport Africa on the move, publié par la Fondation Mo Ibrahim en mai 2026, estime que la mise en œuvre complète des dynamiques de mobilité et de connectivité pourrait soutenir la création de 14 millions d’emplois d’ici 2035. C’est un potentiel, pas une garantie. Il dépend d’un environnement où la circulation des personnes, des services et des compétences s’accompagne de règles stables.
Ce que cela change pour les économies africaines
Pour les États, la mobilité régulée peut réduire les pénuries de main-d’œuvre qualifiée, fluidifier les chaînes de valeur régionales et renforcer les recettes fiscales si l’activité se formalise. Pour les travailleurs, l’enjeu est plus immédiat : exercer sans être précaire, se déplacer sans perdre ses droits, et trouver des voies légales pour progresser d’un marché à l’autre. Pour les entreprises, surtout les petites et moyennes, la libre circulation devient utile seulement si les procédures sont claires et si les coûts administratifs ne mangent pas le gain attendu.
À l’inverse, une ouverture sans protection peut accroître la vulnérabilité. C’est particulièrement vrai dans des économies où l’informel domine encore. L’Organisation internationale du Travail rappelle que l’emploi informel reste la norme pour une large part des actifs africains, ce qui veut dire absence de contrat, de couverture sociale et de reconnaissance professionnelle dans de nombreux secteurs.
La portée continentale est claire. La ZLECAf ne peut pas devenir un marché unique crédible si elle reste pensée d’abord pour les marchandises. Les prochains mois diront si les gestes nationaux, du Togo au Congo, puis du Tchad, entraînent un mouvement plus large, et si les parlements, comme celui du Nigeria, transforment les principes en lois exécutables. C’est là que se jouera la bascule : non pas dans l’annonce d’une Afrique plus ouverte, mais dans la capacité des États à rendre la mobilité professionnelle réellement sûre, lisible et transférable.
| Pays ou espace | Mesure ou état d’avancement | Portée pratique |
|---|---|---|
| Union africaine | Protocole adopté le 29 janvier 2018, 4 ratifications déposées au 8 août 2023 | Le texte n’est pas encore en vigueur |
| Togo | Exemption de visa pour les Africains depuis le 18 mai 2026 | Séjour jusqu’à 30 jours avec formalité en ligne |
| République du Congo | Suppression annoncée pour le 1er janvier 2027 | Ouverture sans visa, avec réserves administratives |
| Tchad | Suppression annoncée pour le 1er janvier 2027 | Signal politique fort, application à venir |
| CEDEAO | Mécanisme régional de libre circulation déjà structuré | Référence ouest-africaine pour les déplacements |
| ACQF | Cadre continental des certifications lancé en 2019 | Harmonisation des diplômes encore incomplète |