Un nom, deux univers, et une bataille de marque qui dépasse le seul cas d’un média
Dans l’espace OAPI, une marque ne protège pas seulement un logo. Elle peut aussi sécuriser un modèle économique, une audience et une identité éditoriale. C’est ce qui rend le dossier opposant la marque « AFO + Logo » à la marque antérieure de l’AFP plus large qu’un simple duel de sigles. Il touche à la propriété intellectuelle, mais aussi à la façon dont un projet médiatique africain se positionne sur un marché numérique de plus en plus concurrentiel.
L’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, dont le siège est à Yaoundé, au Cameroun, couvre 17 États membres et fonctionne avec un système régional unifié pour les marques. Dans cet espace, une décision peut avoir des effets au-delà d’un seul pays, puisqu’elle s’applique à l’ensemble des États parties à l’Accord de Bangui.
Ce que l’OAPI a tranché
La décision évoquée porte sur la demande n° 32024002148, déposée le 19 juin 2024. Elle concerne les classes 35, 38 et 41, soit des activités de publicité, de télécommunications, de formation, de divertissement et de contenus culturels. Ces classes sont stratégiques pour un média numérique, car elles couvrent à la fois l’exposition commerciale, la diffusion des contenus et la monétisation des services.
La demande a été publiée au Bulletin officiel de la propriété industrielle le 27 septembre 2024, puis l’AFP a formé opposition le 9 décembre 2024, en s’appuyant sur sa marque antérieure « AFP + Logo », déposée le 10 décembre 2020. L’office a finalement rejeté l’opposition au fond, tout en la recevant en la forme. Autrement dit, la procédure était recevable, mais l’argument de confusion n’a pas convaincu.
Selon la logique retenue par l’OAPI, les deux signes renvoient à des univers différents. « AFP » désigne naturellement l’Agence France-Presse, tandis que « AFO » est présenté comme une plateforme numérique liée à la documentation et à l’actualité africaines. L’office estime en outre que le public concerné fera preuve d’une attention élevée. Dans ce cadre, les ressemblances autour des lettres A et F n’auraient pas suffi à créer un risque de confusion.
Pourquoi ce dossier compte pour les médias africains
Le point essentiel n’est pas seulement juridique. Il est aussi économique. Pour un média numérique africain, une marque bien protégée peut servir dans la publicité, les services de diffusion, les produits dérivés, les formations ou les événements. C’est donc un actif, au même titre qu’un site, une ligne éditoriale ou un réseau d’abonnés. L’enjeu dépasse ici le seul cas d’espèce.
Le contexte régional renforce cette lecture. Dans l’aire OAPI, les acteurs économiques ne déposent pas leurs signes pays par pays. Ils cherchent souvent une protection harmonisée pour l’ensemble des États membres. Cela favorise les initiatives transfrontalières, mais oblige aussi à une vigilance accrue sur les conflits de marques. Une décision de l’OAPI peut donc peser sur la stratégie de lancement, de diffusion et d’expansion d’un média ou d’une entreprise créative.
Le dossier rappelle aussi une réalité fréquente sur le continent : les nouveaux médias africains développent leurs propres marques, leurs propres formats et leurs propres publics. Sur ce terrain, la protection intellectuelle devient un outil de souveraineté économique autant qu’un réflexe défensif. Elle permet de limiter les confusions, mais aussi de consolider une valeur immatérielle qui compte de plus en plus dans l’économie numérique.
La portée symbolique d’un sigle et la question du précédent
Le dossier a aussi une dimension symbolique. Alain Foka, journaliste camerounais, a construit depuis plusieurs années une présence médiatique autonome. Son projet AFO Media est présenté comme une plateforme numérique et un écosystème de contenus. Le site du projet décrit un ensemble articulé autour d’un site web, d’une application mobile et de relais sur les réseaux sociaux. Cette architecture éclaire la logique du dépôt de marque.
En parallèle, la question du lien professionnel passé avec l’AFP a circulé dans le dossier. Les éléments disponibles publiquement documentent surtout la trajectoire de Foka à Radio France internationale, où il a longtemps animé des émissions consacrées aux enjeux africains, avant l’arrêt annoncé de ses archives d’Afrique sur RFI. En revanche, l’existence d’un passé professionnel à l’AFP n’est pas établie par la décision OAPI elle-même. Il faut donc rester prudent sur ce point.
La portée du dossier est également liée à la manière dont les offices de propriété intellectuelle arbitrent les ressemblances visuelles ou phonétiques. Dans les systèmes régionaux, la proximité de deux sigles ne suffit pas toujours. Les juges regardent le sens, le public visé, les services couverts et le risque réel d’association. Ici, l’OAPI a considéré que le sens donné à « AFO » et celui de « AFP » s’écartaient suffisamment pour permettre la coexistence des marques.
La décision ne ferme pas forcément tous les débats. L’article évoqué dans les documents consultés ouvre la voie à un recours devant la Commission supérieure de recours de l’OAPI dans un délai de 60 jours à compter de la notification. Sans la date de notification, il est impossible de savoir si ce délai court encore ou s’il a déjà expiré. Le dossier reste donc potentiellement évolutif, même si le rejet de l’opposition réduit à ce stade la pression sur le dépôt.
Un signal à suivre pour l’écosystème africain des contenus
Au-delà de ce litige précis, l’affaire dit quelque chose d’important sur l’économie des contenus en Afrique. Les médias, créateurs, producteurs et plateformes du continent investissent davantage dans la marque, l’application, le format et la communauté. Dans ce contexte, les décisions de l’OAPI deviennent des repères pour tous ceux qui veulent protéger une identité éditoriale sans dépendre d’un marché national unique.
Elle rappelle aussi qu’une marque n’est pas qu’un signe graphique. C’est un actif de circulation régionale. Lorsqu’un projet veut exister au Cameroun, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Bénin ou au Togo, il a besoin d’une protection capable de suivre cette ambition. Dans cet espace, la clarté du nom, du logo et du positionnement devient décisive.
La prochaine étape se jouera donc moins dans le commentaire que dans la procédure. Le point à surveiller est simple : un éventuel recours, et la manière dont l’OAPI maintiendra ou non sa lecture du risque de confusion. Pour les acteurs africains du numérique, ce genre de décision trace une ligne importante entre l’identité créative, la concurrence et la sécurité juridique.