Un pari industriel pour calmer la facture électrique

Au Ghana, l’électricité ne se résume pas à une ligne budgétaire. Elle touche les ménages, les petites entreprises et les usines qui tournent à la marge de leurs coûts. Quand les tarifs montent ou que l’approvisionnement vacille, c’est toute l’économie quotidienne qui ralentit, de Accra aux villes côtières et industrielles du Sud. Dans ce contexte, le gouvernement de John Dramani Mahama mise sur une nouvelle centrale à gaz publique de 1 200 MW pour alléger la pression sur le système et faire baisser le coût de production. L’idée est simple : produire plus près du gaz, avec une infrastructure détenue par l’État, afin de réduire la dépendance aux combustibles liquides plus chers.

Cette orientation s’inscrit dans un secteur électrique ghanéen déjà très dominé par le thermique. Selon la Commission de l’énergie, le pays disposait en 2024 d’une capacité installée de 5 507,145 MW, avec une part thermique supérieure à l’hydroélectricité dans la génération effective du premier semestre. En 2026, le document de prévision de la même institution indique encore une forte place du gaz et des besoins d’approvisionnement complémentaires pour satisfaire la demande. Autrement dit, le Ghana n’entre pas dans une logique de rupture brutale, mais dans une tentative de sécurisation progressive de son mix électrique.

Ce que prévoit le gouvernement à Kafodzidzi-Abrobeano

Le projet annoncé prévoit une centrale à cycle combiné de 1 200 MW sur le site de Kafodzidzi-Abrobeano, dans la région Centrale. La première tranche, de 600 MW, est attendue à l’horizon 2028. Le ministre des Finances a indiqué que les études de faisabilité sont achevées et jugées concluantes, tandis que les procédures environnementales, techniques et administratives suivent leur cours. Le choix d’un équipement acheté directement auprès de GE Vernova, sans intermédiaire, est présenté comme un moyen de réduire de 35 à 45 % le coût habituel des turbines. L’exécutif avance aussi l’argument de l’emploi, avec plus de 2 000 postes directs et indirects annoncés pour la première phase.

Le site choisi n’est pas anodin. La région Centrale occupe une position charnière entre l’axe portuaire, les zones de pêche et plusieurs couloirs logistiques du sud du pays. Une centrale de cette taille y renforcerait la carte énergétique nationale, tout en concentrant davantage d’infrastructures lourdes sur la façade atlantique. Ce type de localisation facilite en général le raccordement aux réseaux existants, mais il impose aussi des exigences strictes en matière d’environnement, de foncier et de sécurité industrielle. Dans un pays où la demande électrique continue de croître, l’implantation d’un tel actif public devient autant une décision énergétique qu’un choix d’aménagement du territoire.

Le vrai défi n’est pas seulement de construire, mais d’alimenter

Le cœur du sujet reste pourtant ailleurs : la disponibilité du gaz. Le Ghana produit déjà du gaz associé à ses champs offshore, notamment Jubilee et TEN, et la GNPC indique qu’une partie de l’approvisionnement national provient aussi du champ Sankofa-Gye Nyame ainsi que d’importations via le gazoduc ouest-africain. Mais la Commission de l’énergie comme la GNPC soulignent aussi une fragilité : les volumes domestiques et les flux importés doivent encore couvrir une demande thermique élevée, tandis que certaines productions pétrolières et gazières sont attendues en baisse en 2026. Sans clarification sur l’alimentation du site, la nouvelle centrale pourrait devenir une promesse coûteuse plutôt qu’un levier durable.

Le gouvernement, lui, cherche à desserrer l’étau financier du secteur. En janvier 2026, le ministère des Finances a annoncé le règlement de 1,47 milliard de dollars de dettes du secteur de l’énergie, avec l’objectif de rétablir la confiance des partenaires et de stabiliser les paiements. Mais la fragilité n’a pas disparu. En juin 2026, la Banque mondiale a abaissé la note du programme de redressement du secteur électrique ghanéen à « insatisfaisant », en pointant notamment les retards de financement, les contrôles budgétaires et les pertes persistantes de l’ECG et de la NEDCo, estimées à environ 1,5 milliard de dollars. La centrale à gaz arrive donc dans un secteur encore sous tension, où l’investissement n’efface pas les passifs accumulés.

Ce que ce choix dit du Ghana et de l’Afrique de l’Ouest

Sur le plan économique, l’enjeu est clair. Le Ghana consacre encore des sommes très élevées au carburant des centrales thermiques, alors que le pays cherche à contenir les tarifs et à préserver la compétitivité des entreprises. Dans cette équation, une centrale plus efficiente peut réduire le coût moyen de production, mais seulement si le combustible est disponible à prix soutenable et si les pertes techniques et commerciales du réseau reculent aussi. Sinon, la baisse promise sur les tarifs risque de rester partielle, ou d’être absorbée par les déficits du système. Le vrai test sera donc celui de la chaîne entière : gaz, transport, distribution, recouvrement et discipline budgétaire.

À l’échelle régionale, le Ghana avance avec un signal qui dépasse ses frontières. Dans la CEDEAO et le Système d’échanges d’énergie ouest-africain, la question n’est plus seulement d’ajouter des mégawatts, mais de sécuriser des infrastructures capables de soutenir l’industrie, l’urbanisation et l’interconnexion des réseaux. Le pays reste un cas d’école pour l’Afrique de l’Ouest : un producteur d’hydrocarbures qui veut transformer son gaz en électricité plus stable, tout en gardant un cap budgétaire. Les prochains mois seront décisifs, car ils diront si la centrale de Kafodzidzi-Abrobeano devient un pilier durable du système ou un nouvel épisode dans la longue réparation du secteur électrique ghanéen.