Un score qui dit plus que le seul rang

À Tunis, un classement international peut sembler lointain. Pourtant, il raconte quelque chose de très concret : la capacité d’un pays à transformer des services publics, des libertés et des liens sociaux en résultats visibles pour ses habitants. Dans l’édition 2026 du Legatum Prosperity Index, la Tunisie arrive au 75e rang mondial, première au Maghreb devant le Maroc, l’Algérie, la Libye et l’Égypte. Le tableau compte 161 pays et confirme aussi une idée simple : la prospérité ne se limite pas au revenu par habitant.

Ce type de mesure intéresse particulièrement la Tunisie, dont l’économie reste sous contrainte après plusieurs années de croissance modérée, avec une reprise à 2,5 % en 2025 selon la Banque mondiale, une inflation moyenne de 5,7 % et un chômage encore élevé à 15,2 % au quatrième trimestre 2025. Autrement dit, un bon rang n’efface ni les tensions sociales ni les fragilités budgétaires. Il dit seulement qu’un pays peut conserver des acquis humains et institutionnels malgré un environnement économique difficile.

Le classement du Maghreb en un coup d’œil

Le Legatum Prosperity Index 2026 place la Tunisie à la 75e position, le Maroc à la 76e, l’Algérie à la 83e, la Libye à la 115e, l’Égypte à la 120e et le Soudan à la 152e. L’indice rappelle aussi qu’il n’inclut pas tous les États du globe, notamment lorsque la qualité des données ne permet pas une comparaison robuste.

Pays Rang mondial 2026 Observation utile
Tunisie 75e Première du Maghreb
Maroc 76e À un rang de la Tunisie
Algérie 83e Troisième du groupe nord-africain comparé ici
Libye 115e Classée plus bas, dans un contexte institutionnel fragile
Égypte 120e Dernière parmi les pays d’Afrique du Nord cités

Le Maghreb renvoie ici à un espace régional formé par la Tunisie, le Maroc, l’Algérie, la Libye et la Mauritanie au sein de l’Union du Maghreb arabe, créée en 1989. Cette organisation existe toujours sur le papier, mais elle reste peu intégrée dans la pratique. Le classement Legatum donne donc aussi une image indirecte d’une région où les trajectoires nationales priment souvent sur la convergence collective.

Comment l’indice mesure la prospérité

L’intérêt de ce baromètre tient à sa méthode. Le Legatum Prosperity Index s’appuie sur plus de 150 indicateurs statistiques couvrant plus d’une décennie de données, de 2015 à 2026. Il organise l’évaluation autour de trois grands domaines : le développement, la liberté et la société. Ces domaines reposent sur dix piliers au total.

Le développement agrège la santé, l’éducation et le niveau de vie. La liberté couvre la paix civile, la liberté de contestation et la liberté économique. La société mesure, elle, l’intégrité des familles, des communautés, de la société et de l’État. L’institut indique aussi que sa méthode annuelle est révisée, avec de nouvelles données et parfois de nouvelles techniques d’agrégation. Il faut donc lire les comparaisons dans le temps avec prudence.

Cette prudence compte pour la Tunisie. Un pays peut gagner ou perdre quelques places sans que sa situation de fond change radicalement. À l’inverse, un léger mieux dans certains piliers peut masquer une faiblesse dans d’autres. L’institut dit d’ailleurs avoir recours à une moyenne de puissance, avec un p fixé à -1 pour le calcul final, afin d’éviter qu’un bon score dans un domaine compense totalement une contre-performance ailleurs.

Ce que ce rang raconte de la Tunisie d’aujourd’hui

Dans le cas tunisien, la lecture la plus utile n’est pas celle du podium régional. C’est celle des écarts internes. La Banque mondiale rappelle que la pauvreté reste plus forte dans les zones rurales que dans les villes, et que les régions du Nord-Ouest et du Centre-Ouest concentrent les niveaux les plus élevés de pauvreté. Le même document souligne un chômage plus lourd chez les jeunes et chez les femmes. La prospérité nationale n’est donc pas répartie de manière homogène entre Tunis, les grandes villes côtières et l’intérieur du pays.

Ce constat rejoint une réalité politique et économique bien connue en Tunisie : les réformes gagnent en crédibilité lorsqu’elles touchent aux services de base, à l’emploi et à la confiance dans l’État. À ce titre, un classement comme celui de Legatum parle moins aux diplomates qu’aux ménages, aux entreprises et aux collectivités locales. Pour les premiers, il mesure la stabilité de l’environnement. Pour les secondes, il renvoie à la qualité des écoles, des soins, de l’administration et du climat des affaires.

Le signal est aussi important pour le Maroc et l’Algérie. Le Maroc ne devance plus la Tunisie que d’un rang, ce qui réduit la portée symbolique de l’écart. L’Algérie suit à distance, tandis que la Libye et l’Égypte restent plus bas dans le classement global. Dans une Afrique du Nord très tournée vers ses partenaires européens, ce genre de hiérarchie influence aussi la lecture des investisseurs, des bailleurs et des agences de notation.

Une lecture continentale à ne pas surinterpréter

À l’échelle africaine, la Tunisie conserve un atout de taille : elle reste dans la première moitié haute du classement mondial, alors que beaucoup d’économies du continent font face à des chocs cumulés, de la dette aux tensions climatiques. L’Afrique de Nord n’échappe pas à ces pressions, mais elle les traverse avec des profils différents. Dans ce paysage, la Tunisie apparaît comme un pays à potentiel réel, mais encore freiné par la faiblesse de sa croissance, ses déséquilibres territoriaux et la nécessité de mieux convertir ses acquis sociaux en dynamique économique.

Ce qu’il faut surveiller désormais, ce n’est pas seulement le prochain rang de Tunis dans un tableau. C’est la capacité du pays à améliorer durablement les piliers qui pèsent le plus dans ce type d’indice : l’éducation, la santé, la liberté économique, la confiance institutionnelle et l’intégrité de l’État. Si ces bases progressent, la place d’un pays dans le classement suit souvent. Sinon, le score reste une photo flatteuse mais fragile.