Renouveler des avions ne suffit pas à redresser une compagnie aérienne. Pour Tunisair, l’enjeu est de retrouver une capacité fiable et rentable, sans alourdir des finances déjà contraintes. Les discussions engagées avec Boeing à Tunis ouvrent une piste, mais pas encore un plan d’achat.

Une flotte de 19 avions, avec une forte place pour la location

Le 22 octobre 2026, en marge du lancement du programme AeroSTAR, le ministre tunisien du Transport a rencontré une délégation de Boeing. D’après les informations communiquées par le ministère et rapportées par plusieurs médias tunisiens, les échanges ont porté sur la coopération dans l’aviation civile, les liaisons aériennes et le développement de la flotte de Tunisair. Aucun contrat ni aucune commande n’ont été annoncés.

AeroSTAR, initiative de Boeing et de l’organisation Amideast, vise à faire découvrir les métiers de l’aéronautique à de jeunes Tunisiens. La rencontre associe ainsi une démarche de formation à un dossier industriel plus lourd : le renouvellement des appareils de la compagnie nationale.

Les chiffres du premier trimestre 2026 donnent la mesure du choix à effectuer. Tunisair exploitait alors 19 avions : sept lui appartenaient, trois étaient en leasing financier et neuf en location de longue durée. Ces données, publiées par la compagnie auprès du Conseil du marché financier tunisien, montrent qu’une majorité de la flotte n’était pas détenue en pleine propriété.

La location permet de mobiliser des appareils sans supporter immédiatement le coût d’un achat. En contrepartie, elle entraîne des loyers et des engagements contractuels. À la fin du premier trimestre 2026, Tunisair déclarait 710 millions de dinars d’endettement, contre 674 millions à la fin de 2025. Ces montants ne résument pas à eux seuls sa situation financière, mais ils rappellent que le financement de nouveaux avions devra être évalué avec prudence.

Le trafic remonte, mais les indicateurs restent contrastés

La compagnie a transporté 2 486 888 passagers en 2025, soit 5 % de moins qu’en 2024. Dans le même temps, son taux de remplissage a progressé de 73,1 % à 76,1 %. Autrement dit, les avions ont été mieux remplis, alors même que la capacité offerte et le nombre total de voyageurs reculaient. Les revenus du transport sont restés proches de 1,627 milliard de dinars, selon les indicateurs publiés par Tunisair.

Le début de 2026 apporte des signes de reprise. Au premier trimestre, le nombre de passagers a augmenté de 9 % sur un an, à 540 651, et le taux de remplissage a atteint 75,8 %, contre 74,3 % un an plus tôt. Mais la recette moyenne par passager a baissé, passant de 634 à 612 dinars. La hausse du trafic ne signifie donc pas mécaniquement une amélioration équivalente des recettes par voyageur.

Les charges d’exploitation comptent aussi. Au premier trimestre 2026, les dépenses d’entretien et de réparation ont atteint 31 millions de dinars, contre 27 millions à la même période de 2025. Les loyers d’avions, eux, ont reculé de 28 à 23 millions. Ces évolutions montrent pourquoi le choix entre achat, leasing et location ne peut être réduit au seul prix d’acquisition : disponibilité des appareils, maintenance et coût d’usage pèsent également dans l’équation.

Les indicateurs trimestriels ne permettent pas, à eux seuls, d’établir la rentabilité globale de Tunisair. Ils dessinent toutefois une contrainte concrète : la compagnie doit augmenter et stabiliser son activité tout en préservant les ressources nécessaires à l’entretien et au renouvellement de sa flotte.

Un choix industriel qui dépasse le nombre d’avions

Pour les passagers, l’état et la disponibilité des appareils peuvent se traduire par des changements de programme, des capacités réduites ou une offre moins régulière. Pour les salariés et les sous-traitants, une modernisation planifiée peut soutenir l’activité de maintenance et les compétences techniques. Mais les bénéfices dépendront du calendrier, des modalités de financement et de la capacité des avions à répondre aux besoins réels des lignes.

La compagnie devra aussi arbitrer entre des appareils supplémentaires et le remplacement d’avions existants. Une flotte plus récente peut améliorer l’efficacité opérationnelle, mais cet avantage dépend notamment des coûts de financement, de carburant, de pièces et de maintenance. Il faut également tenir compte de l’utilisation des avions et du niveau de demande sur chaque liaison. Les discussions avec Boeing ne précisent pas encore quel type d’appareil, quel calendrier ou quel montage financier seraient envisagés.

Ce dossier s’inscrit dans une trajectoire plus large de restructuration de l’entreprise publique. Les chiffres disponibles montrent un contraste entre le recul du trafic en 2025 et les progrès du remplissage, puis une reprise du nombre de passagers au premier trimestre 2026. La question est de transformer ces signes d’activité en recettes durables, plutôt que de compter uniquement sur une augmentation de capacité.

La connectivité tunisienne en jeu

Pour la Tunisie, Tunisair joue un rôle dans les déplacements des résidents, de la diaspora et des visiteurs, ainsi que dans les échanges avec les marchés voisins. Depuis Tunis, la régularité des liaisons peut compter autant que leur nombre, notamment pour les voyageurs et les entreprises qui dépendent de correspondances fiables. Les effets d’une décision de flotte ne se répartissent donc pas de manière uniforme : ils touchent d’abord les usagers des lignes concernées, mais aussi l’activité des aéroports et des prestataires.

La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe, mais l’organisation régionale n’offre pas aujourd’hui un cadre d’intégration aérienne comparable à un marché commun pleinement opérationnel. La stratégie de Tunisair dépendra donc aussi de ses accords de desserte, de la concurrence sur les routes et de la capacité à maintenir des connexions entre l’Afrique du Nord, l’Europe et d’autres destinations.

La prochaine étape sera de voir si le dialogue avec Boeing débouche sur une étude, un partenariat technique ou une proposition d’acquisition. En attendant, les données publiées par le Conseil du marché financier fournissent des repères concrets : 19 avions exploités, une hausse du trafic au premier trimestre 2026, mais aussi une recette moyenne par passager en baisse et un endettement supérieur à celui de fin 2025. C’est à l’aune de ces éléments que devra se mesurer la portée réelle d’une modernisation.