À Kinshasa, une marche politique devient un test pour l’État de droit

En République démocratique du Congo, les manifestations ne se lisent jamais seulement comme des scènes de rue. Elles révèlent aussi la façon dont le pouvoir encadre la contestation, la manière dont l’opposition occupe l’espace public et le degré de confiance dans la justice. Le 15 septembre, la marche de la coalition C64 a cristallisé ces tensions à Kinshasa, avec des heurts signalés dans la capitale et dans plusieurs villes du pays. Une semaine plus tard, le ministère de la Justice a annoncé l’ouverture d’une enquête judiciaire.

Ce rendez-vous politique intervenait à un moment très sensible du calendrier institutionnel. Le 15 septembre correspond à l’ouverture de la session parlementaire de septembre, prévue par la Constitution congolaise, tandis que le Palais du Peuple concentre d’ordinaire les regards du pouvoir, de l’opposition et des services de sécurité. Dans ce contexte, la C64 a voulu faire de la rue un espace de pression contre tout projet de changement constitutionnel.

Ce que le ministère de la Justice a demandé

Le 21 septembre 2026, Guillaume Ngefa, ministre d’État, ministre de la Justice et Garde des Sceaux, a ordonné au Procureur général près la Cour de cassation d’ouvrir une enquête judiciaire sur les violences et incidents liés aux manifestations du 15 septembre. Le champ annoncé est large : blessures, destructions, interpellations et allégations de décès doivent être examinés afin d’établir la matérialité des faits, leurs circonstances et d’éventuelles responsabilités pénales.

Le gouvernement affirme ainsi vouloir dépasser les récits contradictoires. D’un côté, la police et l’Hôtel de Ville de Kinshasa ont parlé d’un dispositif maîtrisé, sans décès signalé dans leur bilan. De l’autre, l’opposition a dénoncé des violences organisées et a affirmé qu’au moins une personne avait été tuée. Cette divergence sur les faits les plus élémentaires explique pourquoi l’enquête judiciaire devient, au moins en théorie, l’outil central pour trier le vérifiable du politique.

Plusieurs médias congolais et la radio publique Radio Okapi avaient déjà décrit, le 15 septembre, une journée sous forte présence policière, marquée par des affrontements à Kinshasa et des incidents dans d’autres villes comme Uvira, Kananga et Kindu. La marche a aussi été signalée dans plusieurs localités hors de la capitale, ce qui donne à l’affaire une portée nationale et non un simple épisode urbain.

Une journée sous haute tension à Kinshasa

À Kinshasa, la marche organisée par la C64 était censée rejoindre le siège de l’ECiDé, le parti de Martin Fayulu, non loin du Palais du Peuple. Selon plusieurs comptes rendus, le cortège est parti de Limete, a été encadré par la police, puis a été freiné ou stoppé à différents points de tension. Des heurts ont éclaté autour de la 10e et de la 11e rue, au moment où des groupes pro-pouvoir et des forces de sécurité se trouvaient également dans le secteur.

La C64 a accusé des éléments proches du pouvoir et certaines forces de sécurité d’avoir tendu un piège aux manifestants. Martin Fayulu a parlé d’un « guet-apens », tandis que la coalition a mis en cause la « Force du progrès », un ensemble de militants pro-UDPS souvent présenté comme un bras de mobilisation autour du parti présidentiel. Ces accusations restent à ce stade des allégations politiques. Elles doivent être corroborées par des éléments d’enquête indépendants avant toute conclusion.

La CNDH, la Commission nationale des droits de l’homme, a de son côté indiqué avoir déployé des observateurs sur le terrain et relevé des atteintes aux droits humains, notamment la présence de personnes munies d’armes blanches à Limete. Elle a appelé à une enquête indépendante, tout en saluant les efforts de certains acteurs pour encadrer la marche. Dans un dossier aussi tendu, cette institution d’appui à la démocratie joue un rôle de thermomètre : elle ne tranche pas seule la vérité judiciaire, mais elle documente ce qui a été vu.

Le point le plus sensible : la mort de Manassé Lomboto Bomengola

Le dossier le plus délicat concerne Manassé Lomboto Bomengola, présenté par la C64 et par son parti ADD Congo comme une victime mortelle des violences du 15 septembre à Kinshasa. Selon ces versions, il aurait été blessé puis décédé après avoir été pris à partie pendant la manifestation. D’autres récits, relayés par des responsables institutionnels, contestent le bilan humain avancé par l’opposition et n’ont pas confirmé officiellement ce décès au moment des premières déclarations.

Cette incertitude n’est pas anecdotique. En RDC, le traitement judiciaire d’un décès survenu dans le cadre d’une manifestation touche immédiatement à trois sujets majeurs : l’usage de la force par les services de sécurité, la responsabilité de groupes politiques alliés au pouvoir, et la capacité de la justice à agir sans être perçue comme un instrument de l’un ou de l’autre camp. L’enquête annoncée devra donc vérifier les circonstances exactes du décès, mais aussi la chaîne des événements : qui a commencé, qui a répondu, avec quels moyens et à quel moment.

Le communiqué du ministère insiste sur la présomption d’innocence et les droits de la défense. Ce rappel est important. Il ne règle pas le fond du dossier, mais il fixe un cadre. Dans un pays où les crises politiques ont souvent débordé sur la rue, la crédibilité d’une enquête dépend moins de son annonce que de sa capacité à entendre toutes les parties, à préserver les preuves et à publier des conclusions exploitables.

Ce que cette affaire dit du climat politique congolais

L’affaire dépasse la seule marche de la C64. Elle renvoie à un rapport de force plus large autour de la Constitution, du contrôle de la rue et de la place de l’opposition dans une période où les institutions cherchent à afficher leur continuité. La contestation du 15 septembre s’inscrivait déjà dans une séquence de mobilisations contre un éventuel changement constitutionnel et contre l’hypothèse d’un troisième mandat du président Félix Tshisekedi, thème au cœur de la confrontation politique actuelle.

Pour Kinshasa, la question est aussi pratique. Quand la tension monte dans la capitale, ce sont les quartiers populaires, les petits commerces, les transports et les activités quotidiennes qui absorbent le choc le plus vite. Dans les provinces, les effets prennent une autre forme : arrestations, dispersion des cortèges, communications coupées entre les organisations politiques et leurs bases, ou simple peur de sortir. La journée du 15 septembre a montré que la contestation congolaise reste profondément nationale, même lorsqu’elle démarre au cœur de Kinshasa.

À l’échelle africaine, ce dossier rappelle un débat récurrent : comment protéger le droit de manifester sans laisser la violence politique s’installer comme mode ordinaire de régulation ? La RDC appartient à une région où la stabilité institutionnelle compte autant pour la SADC que pour l’Union africaine. Chaque épisode de ce type est observé bien au-delà de Kinshasa, parce qu’il touche à la fois à la sécurité, à la gouvernance et à la confiance dans les arbitrages civils. L’enquête annoncée dira donc quelque chose de plus large que le seul 15 septembre : la capacité de l’État congolais à traiter une crise politique par le droit, et non par la seule force.