Quand la part locale devient un sujet de financement

Dans plusieurs pays africains riches en minerais, le débat ne porte plus seulement sur la part réservée à l’État. Il s’étend désormais aux nationaux appelés à entrer eux aussi au capital des projets. Sur le papier, l’objectif est clair : éviter que les mines ne soient seulement exploitées sur place, sans réelle prise sur la valeur créée. Dans la pratique, une question simple bloque encore beaucoup de réformes : qui paie, et comment ?

Cette interrogation est devenue centrale au Mali, au Burkina Faso, en République démocratique du Congo et, à un autre degré, en Namibie. Dans chacun de ces pays, les textes veulent élargir l’actionnariat minier. Mais réserver une part du capital ne suffit pas. Il faut aussi organiser son financement, la sélection des bénéficiaires, la gouvernance des titres et, souvent, le remboursement d’actions achetées à crédit.

Des règles plus fermes, mais des mécanismes encore flous

Au Mali, le Code minier adopté en 2023 prévoit une participation de 30 % pour l’État et de 5 % pour les investisseurs nationaux dans les sociétés titulaires de permis d’exploitation. Le Conseil des ministres du 28 août 2026 a franchi une étape supplémentaire pour la mine d’or de Kobada, dans le cercle de Kangaba, région de Koulikoro, en fixant les modalités de cette participation au capital de la société Mines de Kobada-S.A. Le montage annoncé répartit la prise de participation entre 10 % gratuits et non diluables pour l’État, 20 % payants pour l’État et 5 % réservés aux investisseurs nationaux. La gestion de cette quote-part a été confiée à la Société du Patrimoine minier du Mali.

Le point décisif reste pourtant en suspens : comment les investisseurs nationaux financeront-ils leur entrée au capital ? Le communiqué public n’a pas détaillé le mode de souscription, ni le profil des actionnaires concernés. La question n’est pas seulement administrative. Sur des projets qui se chiffrent en centaines de millions de dollars, une part de 5 % peut représenter des montants inaccessibles pour des épargnants ou des opérateurs locaux sans véhicule financier adapté.

Le Burkina Faso suit une logique proche, mais avec une architecture différente. La loi de juillet 2024 sur le code minier et la loi sur le contenu local ont renforcé la participation de l’État. Le ministère des Mines a indiqué que l’État détient désormais une participation gratuite de 15 % dans le capital des sociétés minières, avec la possibilité, pour l’État et les investisseurs nationaux, de souscrire à titre onéreux au moins 30 % supplémentaires. Des textes d’application ont été validés en 2025 pour préciser les emplois locaux, la sous-traitance et les ressources d’un fonds d’appui au contenu local.

Là aussi, un maillon reste fragile : la rétrocession aux investisseurs privés nationaux. Le principe est posé, mais les modalités de paiement, de portage ou de revente des titres ne sont pas toujours clairement fixées dans les documents publics disponibles. Le Burkina a aussi fait évoluer la logique de son secteur minier vers davantage de contrôle étatique, dans un contexte de tension sécuritaire et de recherche de recettes internes plus stables.

En République démocratique du Congo, le débat va plus loin encore. Le code minier modifié en 2018 réserve au moins 10 % du capital social des sociétés minières à des personnes physiques congolaises, dont 5 % pour les employés. Le texte existe depuis plusieurs années, mais sa mise en œuvre reste irrégulière. Un projet de décret, relayé en 2025 et cité dans la presse spécialisée, envisageait pour les salariés un passage par une coopérative, avec des actions cédées à crédit et remboursées en partie par les dividendes futurs.

Le portage local : solution pratique ou promesse différée ?

Le modèle du portage par prêt sans intérêt apparaît comme une réponse pragmatique. Il permet à des acteurs locaux d’entrer au capital sans sortir immédiatement les fonds. C’est ce qui se fait en Namibie dans certains projets. Dans le projet d’uranium Etango, l’accord conclu avec One Economy Foundation prévoit une participation de 5 % “loan-carried”, c’est-à-dire financée d’abord par la compagnie, puis remboursée grâce aux dividendes futurs. Les rapports annuels de Bannerman Energy confirment ce schéma depuis 2017.

Ce mécanisme a un avantage évident : il abaisse la barrière d’entrée. Sans lui, la promesse d’un actionnariat local resterait théorique dans des économies où le capital disponible est rare et coûteux. Mais il a aussi une limite. Pendant plusieurs années, les dividendes servent d’abord à rembourser la dette d’acquisition. L’actionnaire local devient bien propriétaire, mais il n’encaisse pas tout de suite la pleine valeur de sa part. Dans les faits, l’accès au capital précède souvent de loin l’accès aux bénéfices.

Le débat ne s’arrête pas là. Il touche aussi à la transparence. Qui choisit les investisseurs locaux ? Comment vérifier les bénéficiaires finaux ? Comment éviter que les parts réservées aux nationaux ne soient captées par quelques intermédiaires bien placés ? Et surtout, quel pouvoir réel donnent ces parts ? Dans la plupart des cas, la participation minoritaire ouvre un droit économique, mais pas un droit de blocage. Elle crée de la valeur potentielle, sans transformer à elle seule les rapports de force dans la gouvernance minière.

Ce que ces réformes changent pour les États, les entreprises et les populations

Pour les gouvernements, l’intérêt est double. D’abord, capter davantage de revenus dans un secteur stratégique. Ensuite, afficher une reprise de contrôle sur des ressources longtemps perçues comme trop éloignées de l’économie locale. Au Mali comme au Burkina Faso, cette orientation s’inscrit dans une lecture plus souverainiste de la rente minière. Dans ces deux pays du Sahel, le minerai n’est plus seulement vu comme un actif exportable. Il devient un instrument de redistribution nationale, au moins dans le discours public et dans les textes récents.

Pour les compagnies, le sujet est plus sensible. L’ajout d’actionnaires publics et nationaux change la structure financière des projets et peut allonger les discussions avant le démarrage industriel. Il peut aussi réduire la marge de manœuvre sur la gouvernance, même si les parts minoritaires restent souvent passives. Les entreprises acceptent plus facilement ces mécanismes lorsqu’ils sont encadrés, lisibles et prévisibles. Elles les redoutent lorsqu’ils dépendent d’arbitrages politiques tardifs ou de règles d’application incomplètes.

Pour les populations, enfin, l’effet dépend de la manière dont le montage est conçu. Une participation locale mal financée peut devenir une promesse abstraite. Une participation bien organisée peut, au contraire, créer des revenus, des compétences et un début de capitalisation domestique dans un secteur dominé par de grands groupes internationaux. Mais cela suppose des règles claires, des institutions capables de les appliquer et des mécanismes de sélection qui ne confondent pas “national” et “privé d’accès”.

À l’échelle continentale, cette évolution mérite attention. Elle montre que plusieurs États africains ne se contentent plus de réclamer des taxes plus élevées. Ils cherchent aussi à faire entrer des acteurs locaux dans la propriété elle-même. La question suivante sera décisive : ces réformes vont-elles produire une véritable montée en puissance du capital africain dans les mines, ou seulement déplacer le problème vers des montages financiers plus complexes ? Les prochains décrets d’application, les premiers financements concrets et la transparence des actionnaires réels diront si cette nouvelle étape change vraiment la place des Africains dans leurs propres ressources.