À Abidjan comme dans les zones industrielles du littoral, la question n’est plus seulement de produire du pétrole et du gaz. Elle consiste désormais à savoir qui opère les champs, qui transforme les ressources et quelle part de la valeur reste dans l’économie ivoirienne.

La création de PETROCI CI-26 s’inscrit dans cette équation. Elle donne à l’État ivoirien un outil dédié à l’exploitation du bloc CI-26, également appelé champ Espoir, tout en prolongeant une politique engagée depuis plus d’une décennie.

Un changement juridique après une reprise opérationnelle

Le Conseil des ministres réuni le 9 septembre 2026 à Abidjan a autorisé la création de PETROCI CI-26. Cette société anonyme sera détenue à 100 % par PETROCI Holding, l’entreprise pétrolière publique ivoirienne.

La nouvelle filiale doit exploiter le bloc CI-26, situé au large de Jacqueville. Son principal actif est le champ Espoir, découvert en 1980 puis remis en production en 2002. Pendant plusieurs années, l’opérateur canadien Canadian Natural Resources, ou CNR, en assurait l’exploitation.

Le calendrier mérite toutefois une précision. La création de la filiale, décidée en septembre, n’a pas marqué le début de la reprise sur le terrain. Le transfert officiel des actifs à PETROCI Holding avait été formalisé le 24 juillet 2026, avec une prise en main des opérations à compter de minuit le même jour. La décision du Conseil des ministres a donc consolidé juridiquement cette nouvelle organisation.

Cette distinction compte. Elle montre que l’État ne se limite plus à percevoir des revenus ou à détenir une participation contractuelle. Il cherche aussi à disposer d’une structure capable de gérer directement un actif pétrolier, avec ses exigences techniques, financières et humaines.

De l’attractivité à la maîtrise des actifs

Depuis 2011, la Côte d’Ivoire cherche à développer son bassin sédimentaire offshore. La réforme du Code pétrolier en 2012 a voulu rendre les contrats plus lisibles et attirer les investissements nécessaires à l’exploration. Cette ouverture a contribué à accélérer les campagnes de forage et à renouveler les perspectives du secteur.

Le choix ivoirien repose donc sur un équilibre. Les groupes internationaux apportent des capitaux, des technologies et une expérience opérationnelle. En parallèle, PETROCI conserve une place dans les contrats de partage de production. Dans plusieurs projets récents, sa participation initiale est fixée à 10 %, tandis que l’opérateur privé assume le risque financier de l’exploration.

La trajectoire de Baleine illustre cette formule. Découvert en 2021 et entré en production en 2023, le gisement est exploité par Eni. Après plusieurs opérations de cession, la répartition annoncée en septembre 2026 s’établit à 37,25 % pour Eni, 30 % pour Vitol, 22,75 % pour PETROCI et 10 % pour la compagnie publique azerbaïdjanaise SOCAR.

Cette présence ne transforme pas PETROCI en opérateur unique de tous les projets. Elle augmente cependant son poids dans les décisions et lui permet d’accumuler une expérience industrielle. À terme, l’enjeu sera de convertir cette participation au capital en compétences nationales durables.

Une production en hausse, mais une équation à tenir

Les résultats de Baleine ont changé l’échelle du secteur. Selon les données communiquées par le gouvernement ivoirien, les phases 1 et 2 doivent porter la production à environ 75 000 à 85 000 barils de pétrole brut par jour, avec une production gazière comprise entre 80 et 85 millions de pieds cubes par jour.

En janvier 2025, le gouvernement avait indiqué que la deuxième phase atteindrait entre 50 000 et 60 000 barils par jour. De son côté, Eni estime que la troisième phase pourrait porter la production de Baleine à 150 000 barils par jour, ainsi qu’à 200 millions de pieds cubes de gaz quotidien.

Ces chiffres restent des objectifs de développement et non une garantie automatique. Ils dépendront du calendrier des investissements, des performances des installations et de l’évolution du marché mondial. La Côte d’Ivoire devra aussi éviter qu’une hausse de la production ne crée une dépendance excessive aux revenus pétroliers.

Le gaz présente un enjeu immédiat. Il alimente largement les centrales thermiques qui fournissent l’électricité nationale. Une production domestique plus importante peut donc réduire la pression sur les importations et renforcer la stabilité du système électrique. Pour les ménages et les entreprises, le bénéfice attendu se mesure moins en barils qu’en continuité de l’approvisionnement et en maîtrise des coûts.

En 2024, la production ivoirienne s’est élevée à environ 16,1 millions de barils de pétrole brut et à 2,4 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Les droits émis sur les produits pétroliers ont atteint 627,7 milliards de francs CFA, selon les données gouvernementales. Ces recettes doivent toutefois être distinguées des revenus directement liés à la production des champs.

Transformer davantage pour capter la valeur

La souveraineté énergétique ne se joue pas uniquement en mer. Elle se construit aussi dans les raffineries, les terminaux, les réseaux de distribution et les entreprises de services.

À Abidjan, la Société ivoirienne de raffinage a lancé, le 2 octobre 2025, les travaux d’un complexe d’hydrodésulfuration du gasoil. L’investissement annoncé atteint 545 milliards de francs CFA. L’installation doit produire, à partir de 2030, un gasoil contenant moins de soufre et conforme aux standards internationaux.

L’hydrodésulfuration est un procédé qui retire une partie du soufre présent dans les carburants. Son intérêt est industriel, mais aussi sanitaire et environnemental. La SIR prévoit une réduction de 75 % des émissions de dioxyde de soufre liées au produit traité.

Le pays travaille également sur une seconde raffinerie. Un accord annoncé avec Yaatra porte sur un investissement de plusieurs milliards de dollars, même si les montants publiés varient selon les sources et les étapes du projet. Cette prudence est nécessaire tant que le montage financier, le calendrier et les capacités finales ne sont pas entièrement documentés.

La Côte d’Ivoire veut ainsi devenir un centre de transformation et de distribution pour l’Afrique de l’Ouest. Cette ambition concerne directement la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui cherche à harmoniser les normes et les échanges régionaux. Une raffinerie plus moderne pourrait renforcer l’approvisionnement de la Côte d’Ivoire, mais aussi celui des marchés voisins.

Le défi du contenu local et de la gouvernance

La montée en puissance de PETROCI pose une question centrale : quelles entreprises ivoiriennes participeront réellement à cette nouvelle phase ? Les emplois directs dans l’extraction restent limités. Les retombées les plus larges se trouvent dans la maintenance, la logistique maritime, l’ingénierie, la formation, la sécurité industrielle et les services numériques.

Le contenu local doit donc dépasser les contrats ponctuels de sous-traitance. Il suppose des transferts de compétences, des normes de qualification et un accès réel des petites et moyennes entreprises aux marchés du secteur. Sans cela, la hausse de la production pourrait accroître les recettes publiques sans créer une chaîne industrielle suffisamment solide.

La transparence sera tout aussi déterminante. Les participations publiques, les revenus tirés des contrats et les coûts de production doivent rester lisibles. Cette exigence protège les finances publiques et réduit les risques de contestation autour de la gestion des ressources naturelles.

Une ambition ivoirienne qui dépasse le littoral

En 2026, la Côte d’Ivoire préside l’Organisation des producteurs africains de pétrole, l’APPO. Cette organisation réunit 18 pays producteurs et défend une coopération africaine dans l’exploration, la transformation et le financement des projets énergétiques.

Abidjan place le contenu local au cœur de cette présidence. Le sujet dépasse les frontières ivoiriennes. Plusieurs pays africains exportent encore du pétrole brut ou du gaz tout en important une partie de leurs carburants et de leurs équipements. La création d’entreprises nationales plus opérationnelles peut contribuer à corriger ce déséquilibre, à condition de disposer de capitaux, de compétences et de marchés régionaux.

Le prochain test sera double. La Côte d’Ivoire devra confirmer les performances de Baleine et sécuriser ses nouveaux projets. Elle devra aussi démontrer que l’exploitation accrue des hydrocarbures finance des capacités durables, sans fragiliser la transition vers d’autres sources d’énergie.

Avec PETROCI CI-26, le pays ne rompt donc pas avec le partenariat international. Il tente d’en modifier le rapport de force. L’objectif est désormais de passer d’une logique d’extraction à une chaîne énergétique davantage maîtrisée, depuis le sous-sol marin jusqu’à la transformation industrielle.