Au Kenya, la croissance résiste, mais une partie de sa valeur se perd avant d’atteindre les services publics, les entreprises et les ménages. Le coût des pratiques corruptives ne se limite pas aux fonds détournés : il pèse aussi sur les finances de l’État, l’investissement et la création d’emplois.
Cette tension est au cœur de la dernière évaluation économique de la Banque mondiale, présentée à Nairobi le 4 novembre 2026. Elle décrit une économie qui avance, mais dont le potentiel reste freiné par des règles appliquées de façon inégale et des dépenses publiques insuffisamment contrôlées.
Une économie solide, sous pression budgétaire
Le Kenya demeure un pôle économique majeur d’Afrique de l’Est. Nairobi concentre des sièges d’entreprises, des services financiers et des activités technologiques, tandis que les échanges avec les pays voisins donnent au port de Mombasa un rôle régional. Le pays appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui cherche à faciliter le commerce et la circulation entre ses États membres.
La conjoncture reste néanmoins contrainte. Selon la présentation de la Banque mondiale, l’activité a progressé de 5,2 % au premier semestre 2026, après 4,6 % en 2025. L’institution prévoit une croissance annuelle de 4,6 % pour 2026, en raison d’un ralentissement attendu durant la seconde moitié de l’année.
En parallèle, le déficit budgétaire a atteint 6,8 % du produit intérieur brut (PIB) pour l’exercice 2025-2026, selon la même évaluation. La dette publique représentait 72,3 % du PIB en août 2026. Les intérêts absorbent environ un tiers des recettes publiques, ce qui réduit les marges disponibles pour les infrastructures et les services.
Le coût des règles contournées
Le rapport estime que la corruption et les ententes autour des marchés publics creusent le déficit d’environ deux points de PIB par an. Ce chiffre ne correspond pas à une somme récupérable dans une caisse unique : il mesure l’effet combiné de dépenses gonflées, de recettes fiscales perdues et de pratiques qui renchérissent l’action publique.
La Banque mondiale évalue aussi à 39 % la part des entreprises kényanes qui considéraient la corruption comme une contrainte majeure ou grave en 2025, contre 25 % en 2013. Par ailleurs, 36 % des entreprises interrogées disent avoir fait face à une demande de pot-de-vin au cours de l’année précédente. Ces données figurent dans le 34e Kenya Economic Update.
Pour une entreprise, ces pratiques ajoutent des coûts et rendent les décisions moins prévisibles. Les petites structures disposent souvent de moins de ressources pour absorber ces frais ou attendre qu’un dossier administratif avance. Les grandes sociétés peuvent, elles aussi, renoncer à investir lorsque les règles d’attribution ou de contrôle leur paraissent opaques.
Le rapport attire également l’attention sur les contrôles multiples liés au passage des marchandises par le port de Mombasa. Ils peuvent ralentir le commerce et créer davantage d’occasions de solliciter des paiements informels. L’effet dépasse donc les frontières kényanes : les entreprises ougandaises, rwandaises et d’autres pays enclavés d’Afrique de l’Est dépendent aussi de corridors passant par le territoire kényan.
Des effets différents selon les ménages et les territoires
Les ménages subissent une autre forme de coût : les paiements informels demandés pour accéder à un service, obtenir un document ou accélérer une démarche. Pour les foyers aux revenus modestes, même de petites sommes répétées amputent le budget consacré au transport, à l’alimentation ou à l’éducation. Le rapport souligne que ces pratiques réduisent aussi la confiance dans les institutions.
Les conséquences ne sont pas identiques partout. À Nairobi, la concentration des administrations et des entreprises rend visibles les enjeux liés aux marchés publics et aux démarches. Dans les zones rurales, l’accès aux services dépend davantage de la présence locale des agents publics et des infrastructures. Dans les deux cas, les personnes qui ont peu de choix ou de recours supportent plus difficilement les coûts supplémentaires.
Le marché du travail accentue cette vulnérabilité. La Banque mondiale indique que 83,8 % des emplois restent informels. Ces travailleurs ont souvent des revenus moins réguliers et une protection sociale limitée. Ils bénéficient donc moins directement d’une croissance agrégée si celle-ci ne se traduit pas par des emplois plus stables et des services accessibles.
La réponse se joue aussi dans les institutions
Le rapport ne présente pas la corruption comme l’unique obstacle à la croissance. Il met en avant un ensemble de problèmes de gouvernance qui touchent la dépense publique, la fiscalité, les marchés et l’application des règles. La Banque mondiale estime qu’une amélioration de ces mécanismes pourrait relever le PIB jusqu’à 20 % d’ici 2035 par rapport à un scénario sans progrès. Il s’agit d’une projection, non d’un résultat garanti.
La question est donc autant institutionnelle qu’économique. Des appels d’offres plus ouverts, des audits suivis de conséquences et des procédures de plainte accessibles peuvent réduire les risques. Mais la publication de règles ne suffit pas : leur application doit être vérifiable, y compris lorsque des responsables ou des entreprises influentes sont concernés.
Le gouvernement kényan reste l’acteur central de ces décisions. Les organes de contrôle, le Parlement, les tribunaux, les collectivités et la société civile ont aussi un rôle à jouer. Le défi consiste à rendre les contrôles assez solides pour protéger l’argent public, sans créer de délais administratifs qui pénalisent les activités légitimes.
Un enjeu qui dépasse le Kenya
Le poids économique du Kenya donne à ces choix une portée régionale. Les investissements, les transports et les échanges kényans sont liés aux marchés de l’EAC. Des marchés publics plus transparents pourraient améliorer la confiance des entreprises et la fluidité des corridors commerciaux. À l’inverse, des dépenses inefficaces et une dette coûteuse limitent les moyens disponibles pour les infrastructures dont dépendent plusieurs économies voisines.
La suite dépendra de décisions concrètes : la manière dont Nairobi suit les recommandations, contrôle les contrats et protège les recettes publiques. Le prochain enjeu ne sera pas seulement le taux de croissance annoncé, mais la capacité à transformer cette croissance en emplois plus productifs et en services dont les Kényans peuvent effectivement bénéficier.