Un vêtement peut-il relier un souvenir d’enfance à un atelier de tissage, puis à un podium international ? Pour la Maison Kanty’s, marque ivoirienne fondée par William Kouakou Mackenzie et Bohui Aguy Thierry, cette circulation des idées et des matières est au cœur du travail. Elle pose aussi une question concrète : comment faire vivre les savoir-faire artisanaux dans une industrie de la mode qui cherche à mieux transformer localement ses ressources ?

Du geste appris à Treichville à une maison de création

William Mackenzie a grandi à Treichville, commune d’Abidjan, dans un environnement où la couture faisait partie du quotidien. Sa grand-mère, sa mère et sa belle-mère exerçaient ce métier. Il dit avoir appris en les observant, avant de se former lui-même. Son parcours professionnel est passé par le marketing et l’hôtellerie, avant qu’il ne se consacre à la création.

Fondée en 2019, la Maison Kanty’s a d’abord conçu des vêtements pour hommes. Une présentation de modèles féminins lors d’un rendez-vous de mode à Abidjan a ensuite élargi son public. Dans les propos rapportés par le créateur, l’intérêt des clientes a encouragé la marque à poursuivre dans cette voie. Sa vision de la femme puissante ne se limite pas à une silhouette : il évoque une personne capable de réussir tout en faisant grandir son entourage.

Cette attention à la personne se traduit par des pièces pensées pour affirmer un style, plutôt que par une reproduction figée de tenues traditionnelles. Les deux associés partent d’un récit, choisissent ensuite une matière, puis construisent le dessin. Coton, raphia et pagnes tissés peuvent ainsi entrer dans des silhouettes contemporaines. Un textile associé à une occasion cérémonielle peut être réinterprété pour une tenue de ville.

Artisanat, création et chaîne de valeur

La collaboration avec les artisans demande plus qu’un choix de tissu. Il faut identifier les tisserands, expliquer l’intention de la marque et définir ensemble le rendu souhaité. Les créateurs disent rechercher des savoir-faire en Côte d’Ivoire, mais aussi dans des pays voisins comme le Mali et le Burkina Faso. Ce travail régional relie des compétences et des matières qui circulent au-delà des frontières nationales.

Ce modèle met en lumière une réalité économique souvent moins visible que les défilés : la mode dépend d’une chaîne de métiers, de la production de la matière à la confection et à la vente. Le portail économique ivoirien estime à plus de 50 000 le nombre d’artisans du textile et de la mode, auxquels s’ajoutent 15 unités de production industrielle dans le secteur de la confection. Il indique aussi une capacité installée de filature et de tissage de 26 000 tonnes par an. Ces chiffres décrivent l’ampleur de l’écosystème, mais ne renseignent pas à eux seuls sur les revenus des artisans, la régularité des commandes ni la part des matières transformées localement. Les données sur les industries textiles et la confection en Côte d’Ivoire donnent ainsi un cadre utile pour comprendre les enjeux derrière chaque collection.

La question de la transformation locale est également inscrite dans les orientations publiques ivoiriennes. En juin 2024, le gouvernement a présenté une stratégie visant à développer une filière textile et habillement intégrée. L’objectif annoncé à l’horizon 2030 est de faire du pays un pôle régional et de générer environ 75 000 emplois qualifiés. C’est une ambition, et non un résultat déjà atteint. Elle montre néanmoins pourquoi la coopération entre créateurs, artisans, entreprises et structures de formation compte : la valeur d’un textile augmente lorsque davantage d’étapes de sa fabrication peuvent être réalisées dans la région. Le compte rendu de l’Agence Ivoirienne de Presse sur cette stratégie en précise l’échéance et la cible d’emploi.

Une distinction, puis un rendez-vous à Abidjan

La reconnaissance internationale est venue en 2026. Les cofondateurs de la Maison Kanty’s ont reçu le prix du designer écoresponsable lors d’Africa Fashion Up, rendez-vous parisien consacré aux marques africaines. La distinction est confirmée par le site de l’événement et par des comptes rendus indépendants. Elle met en avant la démarche de la maison autour des matières et du savoir-faire artisanal. Toutefois, un prix ne suffit pas à mesurer l’impact écologique d’une marque : les volumes produits, l’origine des intrants, la rémunération des partenaires et la durée de vie des vêtements restent des éléments déterminants. La présentation des lauréats par Africa Fashion Up confirme la récompense, tandis qu’un compte rendu professionnel de l’édition 2026 identifie également le duo ivoirien parmi les primés.

La prochaine étape annoncée se déroule à domicile. Afrik Fashion Week doit tenir sa 18e édition à Abidjan du 11 au 15 novembre 2026, autour du thème « Matières et Créativité ». L’Agence Ivoirienne de Presse rapporte qu’au programme figurent notamment une rencontre sur l’accompagnement des marques, une immersion dans une unité de tissage à Montézo, puis une présentation de collections. Les dates de l’événement sont également reprises par RTI. À la date du 8 novembre 2026, ces activités sont donc à venir. Le programme annoncé par l’AIP et la présentation de l’événement par RTI confirment ces dates et cette orientation.

Ce que la mode ivoirienne peut construire

Pour les créateurs, travailler avec un tisserand peut donner une identité singulière à une collection. Pour les artisans, une collaboration suivie peut ouvrir des débouchés, à condition que les commandes soient prévisibles et les conditions de rémunération explicites. Pour les clients, le vêtement rend visibles des gestes et des matières qui ne se résument pas à leur valeur décorative. Mais transformer cette visibilité en activité durable dépend aussi de l’accès au financement, de la formation, des équipements et des circuits de distribution.

La portée dépasse la Côte d’Ivoire. La CEDEAO, communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, réunit des pays entre lesquels les échanges de matières, de compétences et de produits peuvent renforcer les filières créatives. La coopération évoquée avec le Mali et le Burkina Faso rappelle que la mode régionale ne s’arrête pas aux frontières. Reste à voir si les défilés et les distinctions se traduiront par des partenariats durables, des commandes mieux structurées et davantage de transformation locale. C’est à cette échelle — celle des ateliers autant que des podiums — que se mesurera la capacité de la création ivoirienne à faire prospérer ses savoir-faire.