À Beni, une récolte peut se perdre avant même que les cabosses soient cueillies. Quand les planteurs hésitent à gagner leurs parcelles, la violence ne menace pas seulement leur sécurité : elle coupe aussi des familles d’un revenu attendu et fragilise une filière qui relie les campagnes du Nord-Kivu aux marchés régionaux.

Des plantations éloignées, des revenus exposés

Dans le territoire de Beni, au Nord-Kivu, des producteurs disent redouter les déplacements vers leurs champs, souvent situés à plusieurs kilomètres des villages. Cette inquiétude s’est ravivée après l’attaque de Cantine-Aloya, dans la nuit du 5 au 6 novembre 2026, attribuée aux Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe armé actif dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Le bilan reste incertain. Des médias congolais ont relayé des évaluations locales allant d’une dizaine de morts à plus de quarante. L’Associated Press a rapporté, le 6 novembre, que la société civile locale avait dénombré au moins 33 corps. Faute de bilan indépendant et stabilisé, ces chiffres doivent être considérés comme provisoires. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de confirmer le bilan de 37 morts évoqué par l’armée dans les informations initialement diffusées.

Pour les cacaoculteurs, le risque ne se limite pas aux attaques contre les habitations. Les champs isolés sont aussi vulnérables aux pillages et aux incursions. Gilbert Kambale, producteur et ancien responsable de la société civile à Beni, explique que certains cultivateurs ne sont pas retournés dans leurs plantations depuis des mois. Il décrit des familles privées de revenus et contraintes de revoir leurs dépenses, notamment celles liées à la scolarité des enfants.

Kambale estime qu’une vente de 200 à 300 kilos de cacao peut rapporter environ 1 200 dollars. Ce montant est son estimation, et non un revenu garanti pour chaque exploitation : les volumes récoltés, les prix et les frais varient d’un producteur à l’autre. Mais lorsque la peur empêche la récolte ou que des fèves sont prises dans les champs, la perte peut toucher directement les dépenses quotidiennes.

Une économie agricole au cœur de l’insécurité

Le cacao est une culture commerciale importante dans le territoire de Beni. La filière fait vivre des exploitations familiales, mais aussi des commerçants, des transporteurs, des coopératives et des acheteurs. La production ne se résume donc pas à une exportation : elle soutient une activité économique locale, dont les retombées dépendent de l’accès aux parcelles et de la possibilité d’acheminer les fèves.

La récolte de novembre correspond à une petite campagne, avant une période de production plus importante en mai et juin. Une insécurité persistante peut ainsi réduire les volumes disponibles et perturber les revenus bien après une attaque. Les conséquences ne sont pas identiques pour tous : un ménage sans autre activité agricole dispose de moins de solutions qu’un opérateur commercial capable de diversifier ses achats ou ses zones d’approvisionnement.

Le cacao de Beni s’inscrit aussi dans des échanges transfrontaliers, notamment avec l’Ouganda. Cette proximité ouvre des débouchés, mais complique le suivi de l’origine des fèves lorsque les circuits sont perturbés ou informels. Dans ce contexte, sécuriser les plantations et les routes de collecte concerne à la fois la protection des producteurs, la rémunération de leur travail et la traçabilité de la filière.

Les ADF ne sont pas les seuls facteurs de risque pour les planteurs. Le vol de récoltes et les difficultés de commercialisation sont également signalés dans la région. Une étude sur la chaîne de valeur du cacao à Beni et Bingo relève que beaucoup de producteurs vendent les fèves sans transformation, souvent à des intermédiaires locaux. Quand l’accès au champ devient dangereux, les petits exploitants ont peu de marge pour compenser la perte.

Une réponse sécuritaire qui ne suffit pas à garantir l’accès aux champs

Les forces congolaises et ougandaises mènent depuis novembre 2021 l’opération Shujaa contre les ADF. Cette coopération militaire s’inscrit dans un espace frontalier où le groupe armé se déplace entre l’est de la RDC et l’Ouganda. Pourtant, la poursuite des attaques rappelle qu’une opération contre des positions armées ne garantit pas automatiquement la sécurité durable des villages, des routes et des exploitations.

La société civile et les producteurs demandent que les champs soient sécurisés avant leur retour. Cette demande pose une question pratique : comment protéger des parcelles dispersées, parfois éloignées des centres habités, sans exposer davantage les civils ni interrompre leurs activités ? Les autorités doivent aussi tenir compte des alertes locales et de la présence des forces sur le terrain. La réponse ne se mesure pas seulement au nombre d’opérations, mais à la possibilité pour les familles de travailler sans craindre une incursion.

À l’échelle régionale, l’enjeu concerne la coopération entre Kinshasa et Kampala, mais aussi les échanges agricoles dans la région des Grands Lacs. Les ADF ont démontré leur capacité à rester actives malgré la pression militaire. En parallèle, la filière cacao montre qu’une activité rurale peut soutenir des revenus et des échanges tout en restant exposée aux groupes armés et aux réseaux de prélèvement informels.

La prochaine récolte dépendra donc autant de l’évolution de la sécurité que de la continuité des circuits commerciaux. Pour les producteurs de Beni, l’indicateur le plus concret sera le retour possible aux plantations, sans abandon des cultures ni perte forcée des récoltes. À Kinshasa, comme dans les capitales voisines, le dossier rappelle que la stabilité de l’est congolais se joue aussi dans les champs et les revenus des ménages.