Un financement qui dit beaucoup de l’Ouganda d’aujourd’hui
À Kampala, la question des réfugiés n’est plus seulement humanitaire. Elle est devenue une affaire d’écoles, de routes, de forages, de terres et d’emplois. Dans les districts qui accueillent les nouveaux arrivants, chaque hausse de population pèse sur les services publics, mais elle peut aussi devenir un levier de développement si l’investissement suit. L’Ouganda a choisi cette voie depuis des années, avec une politique d’accueil qui reste l’une des plus ouvertes du continent.
C’est dans ce cadre que le gouvernement ougandais prépare le lancement, en octobre 2026, de la deuxième phase du Development Response to Displacement Impacts Project, plus connu sous le sigle DRDIP II. Le programme, annoncé devant une commission parlementaire à Kampala, est présenté comme un investissement de 328 millions de dollars sur cinq ans, destiné à 3 millions de réfugiés et de membres des communautés d’accueil, dans 14 districts.
Des chiffres qui racontent une pression durable
Les données disponibles confirment l’ampleur du défi. Selon le ministère ougandais chargé des réfugiés, le pays comptait plus de 1,97 million de réfugiés et demandeurs d’asile à fin 2025, contre 1,796 million un an plus tôt. L’agence onusienne pour les réfugiés, UNHCR, situe aussi l’Ouganda autour de 1,9 million, ce qui en fait le plus grand pays d’accueil du continent africain. La Banque mondiale parle, elle aussi, d’un pays qui héberge « close to 2,000,000 refugees ».
La composition de cette population éclaire la géographie des crises régionales. Les réfugiés viennent surtout du Soudan du Sud et de la République démocratique du Congo, deux pays voisins traversés par des conflits prolongés et des violences récurrentes. L’UNHCR souligne également que plus d’un million de Sud-Soudanais se trouvent désormais en Ouganda, tandis que le pays reste le premier hôte de Congolais en Afrique, avec plus de 661 000 personnes concernées au début de 2026. Des réfugiés soudanais sont aussi présents, en plus faible nombre, dans un contexte marqué par la guerre au Soudan depuis 2023.
Cette pression n’est pas seulement démographique. Elle touche les services de base, les terres, la couverture végétale et les revenus locaux. Le dossier de préparation du projet de la Banque mondiale indique que les zones d’accueil connaissent des fragilités structurelles : pauvreté, chômage, déficit d’infrastructures et dégradation des ressources naturelles. Le document insiste aussi sur les effets de la présence prolongée des réfugiés sur les forêts, le bois de chauffe et la pression foncière.
DRDIP II : corriger les tensions sans rompre l’équilibre local
Le nouveau financement veut répondre à ce nœud. D’après le Parlement ougandais, DRDIP II soutiendra les services sociaux et économiques, les infrastructures, les moyens de subsistance, les opportunités économiques, la gestion de l’environnement et la résilience communautaire. La Banque mondiale décrit un objectif voisin : améliorer l’accès aux services sociaux et économiques de base, élargir les possibilités de revenus et renforcer la gestion environnementale pour les réfugiés comme pour les communautés hôtes.
Le projet s’inscrit dans une méthode que Kampala met en avant depuis longtemps : les réfugiés ne sont pas maintenus à l’écart, mais intégrés dans des zones de peuplement, avec un accès au travail et aux services locaux. Cette logique d’« open door approach » est présentée par le ministère des réfugiés comme une politique enracinée dans l’histoire nationale et dans une conception de la solidarité qui passe par les institutions locales. En pratique, cela signifie que la charge retombe d’abord sur les districts d’accueil, souvent éloignés de la capitale, et sur des administrations locales qui doivent gérer plus de population sans disposer des mêmes ressources que Kampala.
Le Parlement a toutefois rappelé que la première phase n’a pas laissé que des satisfactions. Les députés ont demandé des comptes sur les projets inachevés, les coûts détaillés et les retards de décaissement. Cette mise au point est importante. Elle montre qu’en Ouganda, le débat ne porte pas seulement sur le montant annoncé, mais sur la qualité d’exécution, la transparence et l’équité territoriale. Pour les communautés d’accueil, l’enjeu est simple : si les routes, points d’eau, écoles ou centres de santé ne suivent pas, la promesse d’un partage des bénéfices reste abstraite.
Le projet a aussi une dimension économique directe. La Banque mondiale indique que la phase II devait, dès sa conception, financer des infrastructures communautaires, la restauration des terres, des activités de travail intensif et des chaînes de valeur locales. Elle évoquait déjà un financement de 278 millions de dollars dans son dossier préparatoire de 2025, avant l’annonce parlementaire de 328 millions de dollars en 2026. Cette différence suggère une enveloppe revue à la hausse ou une consolidation du montage financier. Dans tous les cas, la logique reste la même : transformer une contrainte de déplacement forcé en investissement productif.
Une lecture ougandaise, mais une portée est-africaine
Le dossier dépasse largement les frontières de Kampala. L’Ouganda est un acteur central de la Communauté d’Afrique de l’Est, et son modèle pèse dans les débats régionaux sur l’asile, la mobilité et la sécurité humaine. Quand les conflits s’enracinent au Soudan du Sud ou dans l’est de la RDC, leurs effets se lisent jusqu’aux districts ougandais. L’accueil des réfugiés devient alors un test de stabilité régionale autant qu’un sujet de politique sociale intérieure.
Il y a aussi un signal continental. L’Ouganda reste souvent cité, à juste titre, comme un pays où la réponse au déplacement forcé a été intégrée au développement local. Mais ce modèle dépend fortement de l’aide extérieure, de la solidité budgétaire et du maintien d’une coopération avec les partenaires multilatéraux. Dans un contexte de financements humanitaires sous tension, l’articulation entre assistance d’urgence et investissement de long terme devient décisive. L’UNHCR prévient d’ailleurs que les restrictions budgétaires réduisent déjà les niveaux d’assistance disponibles pour les réfugiés en Ouganda.
La suite se jouera maintenant sur trois points concrets : la vitesse de mise en œuvre à partir d’octobre 2026, la capacité du gouvernement à terminer les chantiers de la première phase, et la façon dont les districts d’accueil verront réellement la différence dans leur vie quotidienne. C’est là que se mesure, au-delà des annonces, la crédibilité du modèle ougandais de réponse au déplacement.