Entre Nairobi et Addis-Abeba, la question n’est plus de savoir si un bus électrique peut rouler. Elle est plus exigeante : peut-il traverser une frontière, tenir un horaire, se recharger sans rupture et transporter des passagers comme n’importe quelle ligne commerciale ? C’est là que la transition sort du laboratoire pour entrer dans la vie réelle.
La réponse intéresse directement l’Afrique de l’Est, où les capitales cherchent à réduire leur facture énergétique, à limiter la pollution urbaine et à moderniser des réseaux de transport souvent saturés. Elle concerne aussi l’Union africaine, installée à Addis-Abeba, et la Communauté de l’Afrique de l’Est, qui pousse depuis plusieurs années l’intégration des infrastructures, des normes et des marchés de mobilité.
Un corridor symbolique entre deux capitales déjà engagées
Le 14 septembre 2026, à Addis-Abeba, le Nordic-Africa EV Summit ouvre une séquence très concrète : un relais de bus électrique entre Nairobi, au Kenya, et la capitale éthiopienne. Le trajet annoncé couvre environ 1 600 kilomètres. Il est présenté comme une première pour une ligne routière de ce type sur ce couloir est-africain.
L’opération mobilise Kenya Power, la société publique kényane de distribution d’électricité, la start-up BasiGo et Advanced Mobility Africa. Le bus engagé a été assemblé à Thika, dans le comté de Kiambu, au nord de Nairobi. Kenya Power doit, de son côté, déployer des points de recharge sur l’itinéraire afin de sécuriser le parcours et d’illustrer la montée en puissance d’une chaîne de valeur qui ne repose plus seulement sur l’importation de véhicules.
Ce déplacement n’arrive pas dans un vide. Un an plus tôt, un premier convoi de voitures électriques avait déjà relié les deux villes sur le même axe. Mais un véhicule particulier et un bus de ligne ne racontent pas la même histoire. Dans le transport public, il faut composer avec les passagers, les arrêts, les délais, la météo, les contrôles frontaliers et la disponibilité des bornes. Le défi est donc autant logistique que technique.
En Éthiopie, le contexte est favorable à cette bascule. Le pays a interdit en 2024 l’importation de véhicules thermiques, une mesure largement présentée comme une première mondiale. Les autorités disent vouloir réduire une dépendance coûteuse aux carburants importés et tirer parti d’un mix électrique dominé par l’hydroélectricité. Addis-Abeba a déjà mis en circulation 100 bus électriques au printemps 2025, tandis que le réseau public de recharge se développe progressivement.
Des politiques nationales qui changent d’échelle
Le Kenya avance lui aussi, mais selon une autre méthode. Nairobi n’a pas interdit les véhicules à carburant. Le pays préfère accélérer par les incitations, les investissements et les démonstrateurs. Kenya Power a indiqué en juin 2026 que ses recettes liées à la recharge des véhicules électriques avaient augmenté de 113 % en 34 mois. La société dit aussi préparer l’installation de 45 chargeurs dans six comtés, signe que la question n’est plus marginale dans son plan de développement.
Les chiffres du parc kényan confirment cette dynamique. Les immatriculations de véhicules électriques ont fortement progressé en deux ans, même si le marché reste encore dominé par les deux-roues. Cette croissance s’inscrit dans une stratégie plus large où le transport électrique devient aussi un sujet de sécurité énergétique, de coût d’exploitation et de création d’emplois locaux, notamment dans l’assemblage, la maintenance et les services de recharge.
Du côté éthiopien, les enjeux sont comparables, mais la réponse politique est plus directive. Addis-Abeba a lancé de nouveaux bus électriques en 2025 et affiche désormais une ambition nationale plus large avec une stratégie d’électromobilité couvrant la période 2025-2030. Le gouvernement veut étendre les infrastructures de charge, renforcer la production locale et réduire la place des carburants fossiles dans les villes. La capitale, déjà très exposée aux embouteillages et à la pression démographique, est devenue la vitrine de ce virage.
La Tanzanie regarde, elle aussi, dans la même direction. Dar es Salaam a développé un réseau de bus rapides qui structure la mobilité urbaine. Même si l’exemple n’est pas strictement électrique à ce stade, il montre qu’en Afrique de l’Est les autorités traitent désormais le transport collectif comme un chantier d’infrastructure et non plus comme un simple service urbain. La transition se joue donc autant sur les couloirs réservés, les stations et l’exploitation que sur la technologie du moteur.
Ce que révèle un bus entre Nairobi et Addis-Abeba
Ce trajet expérimental dit quelque chose de plus profond que la seule performance d’un véhicule. Il met au défi la coopération entre deux États voisins sur trois plans : l’énergie, les frontières et la normalisation technique. Un bus longue distance ne peut pas dépendre d’une improvisation locale. Il faut des accords sur les puissances de charge, les arrêts, les sécurités, les procédures de maintenance et la responsabilité des opérateurs en cas d’incident.
Pour les gouvernements, le gain est politique. Un corridor électrique réussit donne une image de maîtrise, de modernisation et de souveraineté. Pour les villes, l’enjeu est immédiat : moins de bruit, moins de pollution locale, moins de dépendance au diesel et, à terme, des coûts d’exploitation plus stables. Pour les usagers, la promesse est différente : un transport plus régulier, plus propre et potentiellement moins vulnérable aux fluctuations des prix des carburants.
Pour les entreprises, enfin, l’opération sert de banc d’essai continental. BasiGo cherche à prouver qu’un bus assemblé localement peut franchir les limites d’un seul marché national. Kenya Power veut montrer que la recharge n’est plus un service périphérique, mais un nouveau segment de consommation électrique. Et les partenaires présents à Addis-Abeba, notamment les représentations nordiques, signalent que les financements climatiques et les coopérations techniques se tournent désormais vers des projets capables de passer du prototype à l’exploitation.
Le plus important reste peut-être ailleurs : l’Afrique de l’Est commence à raisonner en réseau. Les capitales ne sont plus pensées comme des îlots. Elles deviennent des nœuds reliés par des corridors commerciaux, des lignes de bus, des stations de charge et des politiques communes. C’est cette bascule qui donnera, ou non, un avenir aux véhicules électriques au-delà des annonces. Si le trajet Nairobi-Addis-Abeba tient ses promesses, il servira de précédent pour d’autres axes régionaux, du Kenya vers l’Ouganda et la Tanzanie, puis au-delà, là où les couloirs de transport pèsent déjà sur le commerce et sur la forme des villes africaines.