Il y a chez Martina Galli quelque chose de profondément européen. Née en Italie, diplômée en conservation des biens culturels à Urbino, passée par la Belgique, elle choisit la France après ses études et s’y spécialise dans un domaine aussi discret qu’exigeant : la conservation-restauration des textiles. Tapisseries, vêtements, tapis, décors, œuvres ethnographiques : derrière chaque fibre, elle cherche moins à effacer le temps qu’à permettre à l’objet de le traverser.

Son nom s’est imposé avec le chantier de Notre-Dame. Entre septembre et décembre 2024, son équipe restaure les textiles du Trésor de la cathédrale, parmi lesquels le spectaculaire manteau du sacre de Napoléon Ier et la fragile tunique de Saint Louis. En 2025, cette contribution lui vaut d’être faite chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, distinction attribuée par la ministre de la Culture, Rachida Dati.

Mais son travail touche aussi à une mémoire plus contemporaine. Galli Heritage s’est vu confier la restauration de 27 pièces vestimentaires ayant appartenu à Jean Moulin : manteaux, vestes, pantalons, gilets et tenues protocolaires. Une partie de cet ensemble a ensuite été présentée par le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, redonnant chair, au sens presque littéral, à l’homme derrière la figure du héros national.

Jean Moulin, Notre dame et le Congo…

Ce parcours pourrait rester celui d’une restauratrice de haut niveau au service des grandes institutions européennes. Il prend pourtant aujourd’hui une autre dimension. L’intérêt de Martina Galli pour l’Afrique se traduit notamment en République démocratique du Congo, où Galli Heritage a élaboré une proposition de coopération avec le Musée national de la RDC.

L’enjeu est considérable. Le musée couvre plus de 6 000 m² et abrite une collection de plus de 12 000 artefacts, dont une large partie demeure en réserve.

L’ambition présentée par Galli Heritage aux plus hautes autorités congolaises dépasse donc largement la restauration de quelques pièces emblématiques : diagnostic et organisation des réserves, inventaire scientifique, conservation préventive, restauration, valorisation muséale et formation constituent les cinq piliers de la méthode proposée.

Le projet prévoit notamment le catalogage des 12 000 œuvres, l’amélioration des conditions de température, d’humidité et d’éclairage, la restauration des pièces majeures, puis un travail de muséographie et de scénographie dans la perspective d’une réouverture progressive.

Transmettre à l’Afrique plutôt que se substituer

Mais le point le plus intéressant se trouve peut-être ailleurs. Le modèle proposé repose explicitement sur la formation des équipes locales, le transfert de méthodologies et la recherche d’une autonomie durable du musée.

Autrement dit, il ne s’agit pas de venir d’Europe « faire à la place de », mais de construire des capacités qui demeurent sur place.

C’est précisément là que peut s’inventer une relation nouvelle entre l’Afrique et l’Europe. Pendant trop longtemps, les échanges patrimoniaux se sont organisés dans un seul sens : collecte des œuvres, départ vers l’Europe et concentration de l’expertise au Nord. Le XXIe siècle impose une autre logique.

L’Europe possède des laboratoires, des technologies, des méthodes scientifiques et une longue expérience de la conservation. Mais l’Afrique détient aussi des savoirs irremplaçables : connaissance des matières, des usages, des significations rituelles et sociales, des contraintes climatiques, mais surtout du lien vivant entre les objets et les communautés qui les ont produits. Comme l’explique la restauratrice : « la coopération culturelle ne sera véritablement moderne que lorsqu’elle organisera cette circulation réciproque des savoirs. Restaurer une œuvre congolaise ne signifie pas seulement stabiliser une matière : il faut comprendre ce qu’elle raconte, à qui elle appartient et comment elle doit être transmise. »

De Notre-Dame à Kinshasa, le fil suivi par Martina Galli est finalement le même : préserver la matière pour que demeure la mémoire. Et faire du patrimoine, non plus seulement un héritage du passé, mais un instrument de transmission, de souveraineté culturelle et de dialogue entre les continents.