Les grandes villes financières africaines ne se disputent plus seulement les sièges régionaux. Leur nouveau défi consiste à faire circuler, sur le continent, une épargne déjà importante mais encore difficile à transformer en crédit, en fonds propres et en investissements productifs.
Casablanca, Johannesburg, Port-Louis et Kigali avancent sur des trajectoires différentes. La première mise sur les quartiers généraux et les services aux entreprises. La deuxième s’appuie sur la profondeur de son marché financier. La troisième s’est spécialisée dans les fonds et les opérations transfrontalières. La capitale rwandaise cherche encore son positionnement entre gestion d’actifs, finance durable et technologies financières.
Des places financières aux fonctions très différentes
Casablanca veut servir de passerelle entre le Maroc, l’Europe, le Moyen-Orient et les économies africaines. Casablanca Finance City revendique plus de 300 membres et plus de 9 400 emplois. Ses entreprises déclarent couvrir 53 des 54 pays africains.
Ces données décrivent une capacité d’accueil et d’accompagnement. Elles ne signifient pas nécessairement que les capitaux sont levés à Casablanca, que les fonds y sont domiciliés ou que les transactions y sont exécutées. C’est toute la différence entre un centre d’affaires et une place financière complète.
Le Maroc dispose pourtant d’institutions capables de soutenir cette ambition. La Bourse de Casablanca, les banques panafricaines installées dans le pays et les sociétés de gestion forment un socle utile. Mais le marché reste moins profond que celui de Johannesburg. La Banque mondiale relevait qu’à la fin de 2024, 77 entreprises étaient cotées au Maroc, contre 74 en 2010. La capitalisation boursière représentait alors environ 53 % du produit intérieur brut marocain.
En Afrique du Sud, la situation est différente. Johannesburg bénéficie d’un vaste secteur bancaire, de grands assureurs, de fonds de pension et d’une base d’investisseurs institutionnels plus large. Cette profondeur permet de financer des entreprises et des projets à travers plusieurs instruments, des actions aux obligations, en passant par la dette privée.
Cette avance ne supprime pas les difficultés. L’économie sud-africaine reste exposée aux tensions sur l’électricité, à la faiblesse de la croissance et aux risques politiques et sociaux. Mais son marché offre davantage de liquidité. La liquidité désigne ici la possibilité d’acheter ou de vendre rapidement un actif sans provoquer une forte variation de son prix.
À Maurice, le modèle est plus spécialisé. La République de Maurice s’est positionnée sur la domiciliation et l’administration de fonds, les véhicules d’investissement et les opérations entre plusieurs juridictions. La place cherche donc moins à reproduire Johannesburg qu’à proposer une plateforme pour les investisseurs visant l’Afrique, notamment l’Afrique orientale et australe.
Kigali, de son côté, construit une place plus récente. Le Rwanda mise sur un environnement réglementaire lisible, les services numériques, la gestion d’actifs et la finance climatique. Cette stratégie peut attirer des acteurs spécialisés. Elle devra cependant s’appuyer sur un marché domestique plus large et sur davantage de connexions avec les places régionales.
Le vrai retard se mesure dans la profondeur
La concentration des marchés africains reste forte. Selon le rapport 2025 de l’OCDE sur les marchés de capitaux africains, l’Afrique du Sud, le Maroc et l’Égypte représentent ensemble environ 80 % de la capitalisation boursière du continent.
Cette concentration crée un contraste avec les besoins de financement des économies africaines. Les petites et moyennes entreprises, les infrastructures urbaines, l’agriculture, l’industrie et les énergies renouvelables ont besoin de financements longs. Or, les banques privilégient souvent les emprunteurs déjà solides. Les entreprises moins établies peinent à fournir des garanties ou des comptes suffisamment documentés.
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, l’UEMOA, qui regroupe huit pays partageant notamment le franc CFA, la Bourse régionale des valeurs mobilières joue un rôle central. Sa capitalisation globale, actions et obligations réunies, a atteint 22 516 milliards de francs CFA en juin 2025. La BRVM estimait alors ce montant à environ 17 % du PIB régional.
La progression est réelle. Elle montre qu’un marché régional peut dépasser les limites de chaque économie nationale. Mais elle ne suffit pas encore à financer toutes les transformations attendues. Les volumes échangés restent concentrés sur un nombre réduit d’entreprises. Les investisseurs institutionnels demeurent prudents. Les marchés secondaires manquent parfois d’animation.
Une épargne africaine encore mal orientée
Le paradoxe est connu. Le continent ne manque pas totalement de capitaux. Il manque de mécanismes capables de les orienter vers des projets risqués, longs ou transfrontaliers.
La Banque africaine de développement estime que les ressources domestiques africaines dépassent 4 000 milliards de dollars si l’on additionne les actifs bancaires, les fonds de pension, les assurances, les réserves et les fonds souverains. Une grande partie de ces ressources reste toutefois placée dans des actifs liquides, à faible risque ou situés hors du continent.
Le problème tient aussi aux compétences. Les fonds de pension et les assureurs ne disposent pas toujours d’équipes capables d’évaluer un projet d’infrastructure, de vérifier une entreprise non cotée ou de mesurer les risques d’un investissement dans un autre pays africain.
Le Nigeria illustre cette difficulté. Le pays dispose d’un vaste marché et d’une importante épargne institutionnelle. Pourtant, les investissements alternatifs restent limités dans les portefeuilles. Les règles autorisent certains fonds de pension à investir une part de leurs actifs dans le capital-investissement, mais l’autorisation ne crée pas automatiquement les compétences, les garanties et les projets bancables nécessaires.
Les garanties peuvent jouer un rôle décisif. Elles réduisent une partie du risque supporté par les investisseurs privés. Elles peuvent aussi permettre à des banques locales d’allonger la durée de leurs prêts. Sans ces instruments, les projets africains restent souvent jugés trop risqués ou trop difficiles à structurer.
Vers un réseau de places plutôt qu’un centre dominant
La prochaine étape ne consiste probablement pas à désigner une capitale financière unique. Elle repose plutôt sur la complémentarité entre plusieurs écosystèmes.
Johannesburg apporte la profondeur et l’expérience des marchés. Casablanca offre une interface entre plusieurs régions et un réseau de services aux entreprises. Maurice facilite certaines opérations internationales. Kigali teste des solutions numériques et des instruments liés au climat. La BRVM fournit, pour sa part, une infrastructure commune à plusieurs économies ouest-africaines.
Cette complémentarité doit encore être soutenue par des règles compatibles, des systèmes de paiement interconnectés et une meilleure circulation de l’information financière. La Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, peut donner un débouché économique à cette intégration. Mais elle ne produira ses effets que si les entreprises peuvent aussi accéder à des financements dans plusieurs pays.
La Banque africaine de développement et Casablanca Finance City ont appelé en juillet 2025 à harmoniser les marchés de capitaux, développer les financements du commerce et renforcer les garanties. Ces priorités renvoient à un enjeu concret : faire passer les capitaux d’un bilan à un projet, puis d’un projet isolé à une chaîne de valeur régionale.
Le suivi portera donc moins sur le nombre de sièges inaugurés que sur les résultats mesurables. Combien d’entreprises africaines seront financées localement ? Quelle part de l’épargne institutionnelle ira vers les infrastructures et les PME ? Les investisseurs pourront-ils sortir plus facilement de leurs placements ? La bataille des capitales financières se jouera désormais sur ces indicateurs.