Un pari de plus sur l’offshore sénégalais

Au Sénégal, le sous-sol offshore redevient un terrain de négociation stratégique. Les autorités veulent attirer des capitaux, mais aussi reprendre la main sur la manière d’explorer, de produire et de partager la valeur. Dans ce dossier, chaque bloc attribué compte. Il dit quelque chose de la souveraineté énergétique, mais aussi de la capacité du pays à transformer une manne potentielle en activité locale durable.

Ce mouvement s’inscrit dans une séquence plus large. Le bassin sédimentaire sénégalais reste présenté par le ministère comme structuré autour de 32 blocs, dont 25 en mer. Le pays a déjà franchi deux paliers majeurs avec Sangomar, entré en production en juin 2024, et le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim, lancé ensuite dans une logique d’exportation régionale et internationale. Le Sénégal évolue donc dans un espace ouest-africain où les hydrocarbures deviennent un instrument de politique industrielle, de recettes publiques et de positionnement géopolitique.

Ce que Dakar a signé avec Eni

Le 15 septembre, le ministre sénégalais de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, a annoncé la signature d’un protocole d’accord avec Eni pour évaluer le potentiel de cinq blocs offshore : SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M. L’engagement porte sur des études techniques financées par l’entreprise italienne. À ce stade, il ne s’agit pas d’un permis de forage ni d’une phase d’exploitation. Le texte ouvre d’abord une fenêtre de lecture géologique et géophysique sur ces périmètres maritimes.

Cette précision est importante. Le Sénégal n’accorde pas ici un gisement, il achète du temps d’exploration sans avancer seul le risque financier. Pour l’État, la formule permet d’évaluer l’intérêt réel du sous-sol avant de lancer une phase plus lourde. Pour Eni, elle constitue une entrée méthodique dans un marché où la compagnie n’avait pas encore d’activité en amont, alors qu’elle reste déjà présente dans plusieurs pays africains. Eni affirme opérer sur le continent depuis plus de soixante-dix ans et dans 14 pays africains.

Le choix du groupe italien n’a rien d’anodin. Ces derniers mois, Eni a enchaîné les accords exploratoires en Afrique de l’Ouest, avec une licence en Gambie, des permis de reconnaissance en Guinée et deux accords préliminaires au Ghana. Dakar entre donc dans une concurrence régionale où les États cherchent des opérateurs capables d’assumer les études, mais aussi de croire encore au potentiel des marges atlantiques ouest-africaines.

Les 109 blocs et la nouvelle méthode sénégalaise

La signature avec Eni arrive quelques jours après une autre annonce : le Sénégal prévoit de mettre sur le marché 109 blocs pétroliers et gaziers lors d’un roadshow destiné aux investisseurs locaux et étrangers. Reuters, relayée par des reprises de presse financière, rapporte que le ministre a présenté cette opération comme une relance du cycle exploratoire. Le signal politique est clair : Dakar veut multiplier les offres plutôt que dépendre d’un seul opérateur phare.

Cette stratégie répond à plusieurs impératifs. D’abord, consolider Petrosen, la société nationale, qui doit rester au centre du dispositif. Ensuite, augmenter la part des acteurs sénégalais dans la chaîne de valeur. Enfin, éviter qu’un secteur encore jeune ne se concentre entre quelques majors étrangères. Le code pétrolier de 2019 garantit déjà à Petrosen une participation d’au moins 10 % pendant l’exploration, avec une montée possible jusqu’à 30 % au développement et à l’exploitation. La loi sur le contenu local complète ce cadre en imposant une participation plus large des entreprises sénégalaises.

Sur le terrain économique, l’enjeu est concret. Une exploration réussie peut nourrir les recettes publiques, les marchés de services, la logistique portuaire et les métiers techniques. Une exploration ratée, elle, laisse surtout des promesses. C’est pourquoi les autorités misent sur des études préalables avant tout engagement plus lourd. À Dakar comme dans les régions côtières, la question n’est pas seulement de découvrir du pétrole, mais de savoir qui le contrôle, qui l’emploie et qui en profite.

Le poids de Sangomar dans la nouvelle phase

Le contexte immédiat, c’est Sangomar. Le ministère sénégalais indique que le champ a démarré sa production le 2 juin 2024 et que la production cumulée a atteint près de 53 millions de barils au 31 décembre 2025. Pour l’année 2025, les documents officiels ont successivement relevé les prévisions, jusqu’à plus de 36 millions de barils effectivement produits selon une communication ministérielle de 2025 sur la coopération énergétique avec le Nigeria. Ces chiffres donnent une idée du socle déjà en place, mais aussi des attentes placées dans l’amont pétrolier.

Le dossier Sangomar a aussi installé un nouveau rapport de force autour des contrats, de la transparence et de la rentabilité. Le Sénégal veut sécuriser sa part, tout en rassurant les investisseurs sur la stabilité du cadre. Cette tension traverse toute la politique énergétique du pays depuis l’arrivée au pouvoir du tandem Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko. Elle se lit dans l’audit annoncé du secteur extractif, dans les débats sur les contrats hérités et dans la volonté affichée de faire émerger des opérateurs nationaux capables d’apprendre vite.

Dans le même temps, Dakar ne raisonne plus seulement à l’échelle nationale. Le Sénégal a commencé à se projeter comme pôle énergétique ouest-africain, dans un espace marqué par la CEDEAO, les interconnexions maritimes et les complémentarités avec la Mauritanie et le Nigeria. Le gaz naturel liquéfié, les infrastructures de transport et la mutualisation des compétences peuvent peser sur l’intégration régionale. Dans cette configuration, chaque accord exploratoire sert aussi à repositionner le pays dans la carte énergétique du golfe de Guinée et de l’Atlantique.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite dépendra de deux séquences. D’un côté, le roadshow promis pour les 109 blocs dira si l’appétit des opérateurs suit la ligne fixée par l’État sénégalais. De l’autre, il faudra voir si le protocole signé avec Eni débouche sur des travaux plus poussés, puis éventuellement sur un contrat d’exploration. Entre les deux, Petrosen aura un rôle de filtre, de partenaire et de gardienne de l’intérêt national. C’est là que se jouera la différence entre simple affichage de potentiel et véritable montée en gamme du secteur.

Pour le Sénégal, l’enjeu dépasse la seule découverte de nouveaux volumes. Il s’agit de convertir une fenêtre favorable en politique énergétique cohérente, avec des règles lisibles, des partenaires choisis et une part locale renforcée. Si la séquence est bien menée, Dakar peut consolider une place singulière en Afrique de l’Ouest : celle d’un producteur encore jeune, mais déjà attentif à la gouvernance de ses ressources.