Le gaz naturel liquéfié n’est plus seulement une affaire de terminaux et de méthaniers. Depuis la crise du détroit d’Ormuz, en 2026, il est redevenu un test de souveraineté énergétique. Pour plusieurs pays africains, le choc est double : ils paient plus cher leurs importations, tout en voyant certains producteurs du continent gagner en visibilité dans un marché plus nerveux et plus court en volumes.
Cette tension touche des économies très différentes. L’Égypte, gros consommateur et importateur net, cherche à sécuriser ses approvisionnements. Le Sénégal, le Mozambique ou la Tanzanie, eux, avancent sur des projets qui doivent encore franchir des étapes financières et techniques avant de livrer des cargaisons durables. Dans cette recomposition, l’Union internationale du gaz parle d’un marché rendu plus résilient qu’en 2022, mais toujours exposé aux chocs géopolitiques.
Un marché plus robuste qu’en 2022, mais loin d’être apaisé
Le rapport Global Gas Report 2026, publié le 26 août, confirme une donnée centrale : la consommation mondiale de gaz a atteint un record de 4 202 milliards de mètres cubes en 2025, en hausse de 1,7 %. Pourtant, le système a mieux encaissé le choc de 2026 que lors de la crise de 2022. L’IGU estime que la perturbation du détroit d’Ormuz a contraint environ 20 % de l’offre mondiale de GNL, soit près de 3 % de l’offre totale de gaz, sans provoquer de rupture généralisée.
Cette différence s’explique par les investissements accumulés depuis 2022 dans les capacités d’exportation, de regazéification, de stockage et de diversification des fournisseurs. Les prix ont bien monté, mais ils sont restés très en dessous des sommets de la crise énergétique précédente. L’IGU souligne que le TTF européen a dépassé 20 dollars par million de BTU au pic de tension, loin des plus de 70 dollars observés en 2022.
Autrement dit, le marché a souffert, mais il n’a pas cassé. C’est précisément cette différence qui redonne de la valeur aux producteurs capables de livrer vite, avec des volumes flexibles et des infrastructures déjà opérationnelles.
Des importateurs africains sous pression immédiate
Le premier effet, pour l’Afrique, reste celui de la facture. Le continent ne consomme pas le gaz au même rythme partout, mais il dépend encore fortement des importations dans plusieurs pays. L’Égypte illustre cette vulnérabilité. Selon des informations reprises par Reuters, sa facture mensuelle d’importation de gaz est passée d’environ 560 millions de dollars à 1,65 milliard de dollars pour des volumes comparables, après la montée des tensions régionales.
Cette hausse n’est pas seulement un problème budgétaire. Elle pèse aussi sur les marges de manœuvre de l’État, sur la production électrique et, in fine, sur les ménages et les entreprises. Quand les coûts montent trop vite, certains acheteurs réduisent la consommation ou se rabattent sur des combustibles moins chers, parfois plus polluants et plus irréguliers. L’IGU dit d’ailleurs que la demande africaine, après avoir progressé de 6 milliards de mètres cubes en 2025, s’est presque figée cette année, avec une hausse limitée à 0,3 milliard de mètres cubes.
Le constat est important pour les capitales africaines. Dans un marché tendu, un importateur n’a pas la même puissance de négociation qu’un exportateur. La conséquence est simple : plus le prix spot grimpe, plus les pays qui dépendent du GNL voient leur stratégie énergétique fragilisée.
Les producteurs africains gagnent du terrain, mais pas tous au même rythme
Dans l’autre sens, le continent ne reste pas spectateur. Le GNL nigérian figure parmi les volumes qui ont aidé à combler une partie du manque laissé par le Golfe persique. Le rapport cité par la presse spécialisée indique qu’en avril 2026, environ 3,5 millions de tonnes de volumes supplémentaires sont venues de fournisseurs alternatifs, parmi lesquels le Nigeria, les États-Unis, le Canada et la Malaisie.
Ce point compte pour le Nigeria, déjà l’un des grands noms du gaz africain. Mais il compte aussi pour l’image industrielle du continent. Quand les acheteurs mondiaux cherchent des cargaisons de remplacement, les producteurs capables d’expédier vite gagnent en crédibilité commerciale. Le signal est favorable aux pays déjà branchés sur le marché mondial. Il l’est moins pour ceux qui n’ont pas encore finalisé leurs investissements.
C’est là que le Mozambique, le Sénégal et la Tanzanie entrent dans l’équation. Au Mozambique, ExxonMobil dit poursuivre la préparation du projet Rovuma LNG en vue d’une décision finale d’investissement en 2026, tandis que la société italienne Eni a déjà pris une décision d’investissement sur Coral North fin 2025. Au Sénégal, les autorités accélèrent la stratégie « gas to power », c’est-à-dire l’usage du gaz pour produire de l’électricité localement. En Tanzanie, le projet de GNL reste également un dossier structurant, même s’il avance plus lentement.
Le changement est clair : le continent ne manque pas de ressources, mais il avance à plusieurs vitesses. Les pays capables de financer les infrastructures, de sécuriser les sites et de stabiliser les contrats peuvent capter la valeur ajoutée. Les autres restent bloqués entre potentiel géologique et attente d’investissements.
Une fenêtre d’opportunité, mais conditionnée par les calendriers
Le rapport de l’IGU ouvre aussi une perspective à moyen terme. Il estime que si la demande mondiale suit sa trajectoire récente, elle pourrait atteindre entre 4 516 et 4 575 milliards de mètres cubes en 2030. Or, l’offre déjà approuvée par les investisseurs ne couvrirait que 3 670 milliards de mètres cubes. L’écart reste important. C’est une invitation directe aux projets africains en attente de décision finale.
Mais cette opportunité ne se matérialisera pas automatiquement. Les projets de GNL exigent des milliards de dollars, des années de travaux, des contrats d’achat solides et une stabilité réglementaire que tous les pays n’offrent pas encore. Le retour des grands acheteurs dépendra aussi de l’évolution du détroit d’Ormuz, que l’IGU comme d’autres observateurs voient comme un point de bascule encore décisif pour la seconde moitié de 2026.
Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc pas de célébrer une flambée des prix. Il est de convertir une fenêtre de marché en capacité réelle. Cela suppose des terminaux, des réseaux intérieurs, des financements mieux structurés et une gouvernance capable de distinguer l’intérêt national des promesses trop rapides. À court terme, les importateurs resteront exposés. À moyen terme, les producteurs capables de tenir leurs calendriers pourraient gagner une place plus stable dans l’architecture mondiale du gaz.