À Libreville, le carburant manque parfois avant même que le pétrole ne manque. Depuis le vendredi 2 octobre 2026, plusieurs stations du Grand Libreville rationnent le gasoil. Le gouvernement gabonais mise sur l’arrivée d’un navire le samedi 3 octobre pour rétablir progressivement la distribution.
Une tension concentrée dans le Grand Libreville
Le ministère gabonais du Pétrole et du Gaz a annoncé une diminution des stocks disponibles chez les marketeurs, c’est-à-dire les entreprises chargées de vendre les produits pétroliers aux stations-service.
Pour éviter une rupture complète avant la prochaine livraison, des volumes conservés par la Société gabonaise d’entreposage des produits pétroliers, la SGEPP, ont été mis à la disposition des distributeurs. Les autorités ont aussi instauré un rationnement temporaire.
Dans plusieurs points de vente de la capitale, les automobilistes ont dû patienter de longues heures. Des médias gabonais ont rapporté des files importantes, notamment dans le secteur de Nzeng-Ayong. Certains distributeurs auraient plafonné les achats à 10 000 francs CFA par véhicule, tandis que l’attente dépassait parfois deux heures.
Ces éléments décrivent une tension réelle dans l’approvisionnement. Ils ne permettent toutefois pas d’affirmer une rupture uniforme dans toutes les stations du pays. La situation concerne d’abord le Grand Libreville, principal bassin de consommation et centre des activités administratives, commerciales et logistiques du Gabon.
Dans un communiqué relayé par Gabon 24, le ministère prévoit l’arrivée d’une cargaison dans la soirée du samedi 3 octobre 2026. Un retour progressif à la normale est annoncé à partir du dimanche 4 octobre 2026.
Le paradoxe d’un pays producteur de pétrole
Le Gabon extrait du pétrole brut, mais il ne couvre pas entièrement ses besoins en produits raffinés. Cette différence est essentielle. Extraire du brut ne signifie pas disposer automatiquement de gasoil, d’essence ou de kérosène en quantité suffisante.
Le pays s’appuie principalement sur la Société gabonaise de raffinage, la SOGARA, installée à Port-Gentil. Sa raffinerie transforme une partie du brut national en carburants destinés au marché intérieur. Lorsque sa production ne suffit pas, le Gabon doit compléter l’offre par des importations.
Les données publiques du gouvernement gabonais montrent cette dépendance. En 2021, la SOGARA a fourni environ 439 536 tonnes de produits au marché intérieur, contre 231 404 tonnes importées, selon une note officielle sur le secteur pétrolier gabonais.
La même année, la demande intérieure a atteint 670 940 tonnes. Ces chiffres ne décrivent pas directement la situation du 3 octobre 2026. Ils éclairent toutefois le mécanisme de fond : une partie importante de la sécurité énergétique dépend des cargaisons importées, des stocks disponibles et de la régularité des opérations portuaires.
La raffinerie de Port-Gentil reste donc un maillon stratégique. Le moindre retard dans une livraison, une opération technique ou une hausse imprévue de la consommation peut réduire rapidement la marge de sécurité du marché.
Une fragilité qui pèse d’abord sur les activités quotidiennes
Une pénurie de gasoil ne touche pas tous les Gabonais de la même manière. Les chauffeurs de taxi, les transporteurs de marchandises, les livreurs et les entreprises utilisant des groupes électrogènes sont les premiers exposés.
Pour ces acteurs, le coût immédiat n’est pas seulement le prix du carburant. C’est aussi le temps perdu dans les files, les courses annulées et les livraisons reportées. Dans l’économie informelle, une journée d’attente peut réduire directement le revenu du ménage.
Les conséquences peuvent aussi dépasser Libreville. Les distributeurs privilégient généralement les zones où la demande est la plus forte et où les volumes tournent rapidement. Les villes de l’intérieur et les zones rurales peuvent alors subir des délais plus longs, selon leurs capacités de stockage et leur accès aux axes d’approvisionnement.
Le maintien du prix à la pompe ne fait pas disparaître la tension. Il déplace une partie de son coût vers les usagers, les transporteurs et les entreprises. Lorsque le carburant est rationné, la disponibilité devient elle-même une ressource rare.
Une situation comparable avait déjà été signalée au Gabon en juillet 2024. À l’époque, les autorités avaient également évoqué l’attente d’un navire et un incident technique, selon des informations rapportées par la presse nationale. Cette répétition suggère une vulnérabilité structurelle plutôt qu’un simple incident isolé.
La modernisation de SOGARA, entre études et décision d’investissement
Le 14 avril 2026, Technip Energies a annoncé deux contrats d’ingénierie d’avant-projet détaillé, ou FEED. Cette étape sert à préciser les choix techniques, les coûts et l’organisation d’un futur projet avant une éventuelle décision finale d’investissement.
Le premier contrat concerne le dégoulottage de la raffinerie existante. Il prévoit notamment une unité d’adoucissement du kérosène et quatre nouvelles installations de stockage. Davantage de capacités de stockage permettrait de conserver plus longtemps les produits entre deux cargaisons.
Le second projet porte sur un complexe modulaire d’hydrocraquage. Cette technologie transforme des fractions lourdes du pétrole en produits plus légers et plus recherchés, comme le gasoil. Le programme inclut aussi une jetée maritime et des équipements de déchargement.
L’annonce de Technip Energies confirme cependant qu’il s’agit encore de contrats d’études. Elle ne vaut pas décision définitive de construire les nouvelles installations. Le calendrier, le financement et le lancement effectif des travaux restent donc déterminants.
Un enjeu national qui dépasse les frontières gabonaises
La question concerne directement la souveraineté énergétique du Gabon. Elle s’inscrit aussi dans les débats de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, qui réunit notamment le Gabon, le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo, la Guinée équatoriale et le Tchad.
Dans cette région, les chaînes d’approvisionnement restent fortement dépendantes des ports, des routes, des capacités de stockage et des raffineries nationales. Une perturbation locale peut donc affecter les prix du transport, les échanges commerciaux et les activités industrielles au-delà de la seule capitale.
Pour le Gabon, le prochain indicateur sera la capacité à rétablir effectivement l’approvisionnement après l’arrivée annoncée du navire le 3 octobre 2026. À plus long terme, l’enjeu sera de transformer les études de modernisation de SOGARA en capacités opérationnelles : plus de raffinage, davantage de stockage et une logistique moins dépendante d’une seule cargaison.