À l’est de Johannesburg, la découverte successive de corps de femmes a ravivé une inquiétude ancienne en Afrique du Sud : que vaut une enquête lorsqu’un dossier se perd, qu’une analyse ADN attend plusieurs mois et qu’une audience est reportée à répétition ? Pour les associations, la réponse ne peut plus se limiter à une opération policière ponctuelle. Elles réclament une transformation durable de la chaîne judiciaire.

À Ekurhuleni, une série de meurtres sous haute surveillance

Depuis juillet 2026, au moins onze femmes ont été retrouvées mortes dans la municipalité d’Ekurhuleni, à l’est de Johannesburg, dans la province du Gauteng. Le dernier corps signalé a été découvert le dimanche 27 septembre, selon les autorités sud-africaines et plusieurs médias de référence.

La police n’a pas confirmé que ces décès relevaient d’un même auteur. Les enquêteurs comparent toutefois les lieux, les profils des victimes, les chronologies et les éléments matériels. Cette prudence est importante : l’hypothèse d’un tueur en série circule dans l’opinion, mais elle ne constitue pas, à ce stade, une conclusion judiciaire.

La gravité de la situation a conduit le président Cyril Ramaphosa à s’adresser à la nation le mardi 29 septembre 2026. Il a reconnu que la réponse publique aux violences fondées sur le genre et aux féminicides n’avait pas été suffisante. Quatre suspects ont été arrêtés dans le cadre de certaines affaires, tandis que les enquêteurs examinent notamment des traces ADN, du sang, des vêtements, des téléphones et des relevés de communications.

Le chef de l’État a annoncé une opération nationale de récupération des dossiers non résolus. Elle doit porter sur les meurtres, tentatives de meurtre, viols et infractions sexuelles graves visant des femmes et des enfants. Le gouvernement prévoit aussi un audit de la sécurité des femmes dans les municipalités, avec une attention particulière aux rues mal éclairées, aux bâtiments abandonnés, aux parcs mal surveillés et aux itinéraires de transport.

Le premier obstacle se trouve souvent avant le tribunal

La crise ne commence pas nécessairement devant un juge. Elle peut apparaître dès le dépôt de plainte, au commissariat ou dans un laboratoire médico-légal. Les associations sud-africaines décrivent une chaîne où chaque rupture fragilise la suivante.

Dans plusieurs postes de police, les dossiers restent encore liés à des procédures manuelles. Cette organisation rend plus difficile le suivi d’une affaire, surtout lorsqu’un enquêteur est muté ou qu’un document doit passer d’un service à un autre. La disparition d’un dossier peut alors retarder une arrestation, interrompre une enquête ou décourager une victime.

La juriste Brenda Madumise-Pajibo, de l’organisation Wise4Afrika, met également en cause les risques de corruption. Elle affirme que des dossiers peuvent disparaître d’un poste de police et souligne le retard accumulé dans le traitement des échantillons ADN. Ces déclarations doivent être examinées affaire par affaire, mais elles rejoignent un problème documenté par les autorités : les laboratoires de la police scientifique ont connu ces dernières années un important stock d’analyses en attente.

Le gouvernement sud-africain a déjà annoncé plusieurs plans de résorption. En 2021, l’agence publique SAnews rapportait que la police avait engagé un programme spécifique pour réduire les retards liés aux dossiers de violences fondées sur le genre. Les statistiques parlementaires et les rapports de la police ont cependant montré que les capacités de traitement, les budgets, les équipements et la gestion des pièces à conviction restaient inégaux.

Pour les victimes de viol, le temps n’est pas un simple indicateur administratif. Une analyse tardive peut affaiblir une enquête, compliquer l’identification d’un suspect et prolonger le traumatisme. Elle peut aussi renforcer la défiance envers les institutions, particulièrement dans les quartiers éloignés des centres judiciaires.

Des procédures qui épuisent les plaignantes

Lorsqu’un dossier atteint le tribunal, une autre épreuve commence. Naledi Kuali, directrice adjointe de Lawyers against Abuse, explique que certaines affaires sont reportées pendant des années. Les causes sont multiples : changement de juge, remplacement du procureur, transfert vers une autre juridiction ou indisponibilité d’un témoin.

Selon cette organisation d’accompagnement, certaines procédures peuvent durer jusqu’à neuf ans. En moyenne, les plaignantes restent engagées pendant deux ou trois ans avant de renoncer, de s’éloigner du dossier ou de ne plus pouvoir supporter les contraintes de la procédure.

Cette durée pèse davantage sur les femmes qui disposent de faibles revenus, vivent loin des tribunaux ou travaillent dans l’économie informelle. Chaque audience reportée peut signifier une journée sans revenu, un coût de transport ou la nécessité de trouver une solution de garde pour les enfants. Dans les zones rurales ou périphériques, l’accès à un soutien juridique et psychologique est aussi plus limité qu’à Pretoria ou Johannesburg.

Le phénomène concerne également les femmes qui ne portent jamais plainte. La peur de la stigmatisation, la dépendance économique, les pressions familiales et la crainte de ne pas être crue freinent de nombreuses démarches. Les statistiques policières ne reflètent donc qu’une partie des violences réellement commises.

La réforme demandée dépasse la seule police

Les associations ne contestent pas la nécessité de renforcer les enquêtes sur les meurtres d’Ekurhuleni. Elles estiment toutefois qu’un audit ne suffira pas si ses résultats ne débouchent pas sur des responsabilités précises, des budgets identifiés et des délais contrôlables.

Une réforme crédible devrait relier les commissariats, les laboratoires, le parquet et les tribunaux. Elle devrait permettre de suivre chaque dossier depuis le dépôt de plainte jusqu’au jugement. Elle devrait aussi garantir la conservation des preuves, renforcer les unités spécialisées et limiter les interruptions liées aux changements de personnel.

La question de l’indépendance du parquet reste centrale. Le président peut fixer des priorités nationales, mais les décisions de poursuite doivent respecter les garanties prévues par la Constitution sud-africaine. La lutte contre les violences fondées sur le genre ne peut donc pas reposer uniquement sur des annonces présidentielles. Elle dépend aussi de la capacité des administrations à appliquer les décisions dans la durée.

Le gouvernement a donné un délai de 60 jours pour identifier les affaires non résolues, celles qui attendent des analyses médico-légales et celles dans lesquelles une action policière ou judiciaire a été excessivement retardée. Un plan de récupération doit ensuite préciser les mesures à prendre. Le respect de ces échéances sera un premier test de crédibilité.

Un enjeu pour l’Afrique australe

La situation sud-africaine dépasse les frontières du Gauteng. L’Afrique du Sud joue un rôle majeur dans la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui regroupe seize pays et coopère notamment sur la sécurité, la gouvernance et les droits humains.

Les écarts entre les capitales et les périphéries, la faiblesse des systèmes de plainte, les retards médico-légaux et la difficulté à protéger les victimes existent sous des formes différentes dans plusieurs pays de la région. L’expérience sud-africaine montre qu’une législation ambitieuse ne suffit pas sans institutions capables de traiter les dossiers rapidement et de manière traçable.

Le prochain indicateur ne sera donc pas seulement le nombre d’arrestations après les meurtres d’Ekurhuleni. Il faudra aussi observer le nombre de dossiers récupérés, la réduction effective des retards ADN, les décisions prises dans les tribunaux et l’accompagnement proposé aux familles. Pour les Sud-Africaines, la sécurité ne se mesure pas à une déclaration officielle, mais à la possibilité de porter plainte, d’être entendue et d’obtenir justice.

Lire l’intervention officielle de Cyril Ramaphosa sur les meurtres d’Ekurhuleni

Consulter les informations publiques sur les retards d’analyses ADN liés aux violences fondées sur le genre