Dans la Corne de l’Afrique, la crise ne se limite plus à un différend entre deux capitales. Elle associe désormais la guerre qui reprend dans le nord de l’Éthiopie, la rupture entre Addis-Abeba et Asmara, ainsi que le contentieux du Nil avec l’Égypte. Face à cet enchevêtrement, l’Union africaine tente d’empêcher une crise nationale de devenir un affrontement régional.

Une région prise dans plusieurs lignes de fracture

La Commission de l’Union africaine, installée à Addis-Abeba, a appelé le 1er octobre 2026 l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Égypte à éviter toute déclaration ou action susceptible d’aggraver les tensions. Elle a également demandé aux trois gouvernements de maintenir les canaux de communication et de privilégier les mécanismes diplomatiques prévus par l’organisation panafricaine.

Dans sa déclaration, l’Union africaine s’est dite prête à soutenir les efforts de désescalade et de règlement pacifique. Cette prise de position intervient alors que les tensions se déplacent d’un dossier à l’autre : le Tigré, l’accès éthiopien à la mer Rouge, le rôle de l’Érythrée dans la crise éthiopienne et le partage des eaux du Nil.

Le premier foyer se situe dans le nord de l’Éthiopie. Les forces fédérales et le Front de libération du peuple du Tigré, ou TPLF, sont de nouveau engagés dans des combats. Le TPLF est l’organisation politique et militaire qui dirigeait la région du Tigré avant la guerre de 2020-2022.

Ces affrontements fragilisent directement l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine. Ce texte avait mis fin à deux années de guerre entre le gouvernement fédéral et les autorités tigréennes. Le 23 septembre 2026, l’Union africaine avait déjà demandé une retenue immédiate et appelé les parties à préserver cet accord.

L’appel de l’Union africaine à la désescalade dans le nord de l’Éthiopie montre que l’organisation considère toujours l’accord de Pretoria comme la base du règlement politique. Mais sa mise en œuvre reste incomplète, notamment sur la sécurité, le retour des déplacés et le statut des territoires disputés.

Addis-Abeba et Asmara rompent le fil diplomatique

Le 1er octobre, l’Éthiopie a annoncé la fermeture de son ambassade à Asmara et déclaré persona non grata dix diplomates érythréens présents à Addis-Abeba. Le gouvernement éthiopien les accuse d’activités constituant une menace pour sa sécurité nationale et d’avoir enfreint la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.

La décision a provoqué une riposte immédiate. Le ministère érythréen des Affaires étrangères a annoncé la rupture des relations diplomatiques avec l’Éthiopie. Cette rupture ne signifie pas automatiquement un retour à la guerre, mais elle réduit les possibilités de contact direct entre deux pays dont la frontière demeure particulièrement sensible.

Les accusations restent contestées. Addis-Abeba accuse Asmara de soutenir des groupes armés et d’avoir mené des actions militaires contre l’Éthiopie. L’Érythrée rejette ces accusations et dénonce une campagne hostile. De son côté, le chef de l’armée éthiopienne a aussi accusé l’Érythrée, l’Égypte et le Soudan de soutenir des forces opposées au gouvernement fédéral. Les trois pays mis en cause ont rejeté ces affirmations.

Les annonces éthiopiennes et la réponse érythréenne du 1er octobre ont été rapportées séparément par l’agence Associated Press. Elles confirment l’escalade diplomatique, sans établir à elles seules la réalité des accusations militaires formulées par les deux camps.

La question de l’accès à la mer constitue l’un des principaux ressorts de cette dégradation. L’Éthiopie est enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée, en 1993. Elle dépend aujourd’hui de routes commerciales passant notamment par Djibouti. Addis-Abeba cherche donc à obtenir un accès plus diversifié à la mer Rouge.

Asmara perçoit cette ambition comme une menace potentielle pour sa souveraineté. Le port d’Assab, situé sur la côte érythréenne, occupe une place stratégique dans ce débat. Tant que les intentions éthiopiennes resteront formulées dans des termes jugés ambigus par l’Érythrée, chaque déclaration sur la mer Rouge pourra être interprétée comme une pression territoriale.

Le Nil ajoute une dimension internationale à la crise

La relation entre l’Éthiopie et l’Égypte reste dominée par le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, construit sur le Nil Bleu. Pour Addis-Abeba, ce projet doit soutenir la production d’électricité et le développement économique. Pour Le Caire, la gestion du barrage touche directement à la sécurité hydrique d’un pays qui dépend presque entièrement du Nil.

L’Égypte réclame un accord juridiquement contraignant sur le remplissage et l’exploitation du barrage. L’Éthiopie défend son droit à utiliser ses ressources hydrauliques et conteste l’idée d’un contrôle extérieur sur son développement. Les négociations menées avec le Soudan n’ont pas permis de régler les désaccords sur les règles de fonctionnement et le partage des données.

La déclaration officielle de la Commission de l’Union africaine ne propose pas de nouveau mécanisme sur le barrage. Elle vise d’abord à empêcher que le contentieux du Nil se combine avec les tensions militaires de la Corne.

Cette prudence est importante. L’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan sont liés par le bassin du Nil, mais leurs intérêts sécuritaires ne se recouvrent pas totalement. Le Soudan est lui-même plongé dans une guerre depuis avril 2023. Toute implication supplémentaire de Khartoum dans les rivalités de ses voisins pourrait compliquer davantage les corridors commerciaux, les mouvements de population et l’aide humanitaire.

Les populations face au risque d’un nouvel engrenage

Pour les habitants du Tigré, la reprise des combats menace un équilibre déjà extrêmement fragile. Les familles déplacées attendent encore des conditions sûres pour rentrer. Les services publics et les infrastructures économiques restent marqués par la guerre. Une nouvelle offensive pourrait aussi perturber les échanges avec l’Érythrée et le Soudan.

À Addis-Abeba, la rupture diplomatique risque de réduire les contacts consulaires et les possibilités de circulation entre les deux pays. Dans les régions frontalières, les conséquences pourraient être plus concrètes : renforcement militaire, restrictions de déplacement et fermeture de routes commerciales.

Les économies formelles ne sont pas les seules concernées. Les commerçants, transporteurs et petits producteurs dépendent souvent de réseaux transfrontaliers moins visibles dans les statistiques nationales. Une dégradation prolongée peut renchérir les coûts, ralentir l’approvisionnement et accroître la pression sur les ménages, même sans affrontement direct entre armées.

À l’échelle régionale, l’enjeu dépasse donc la relation entre trois gouvernements. La prochaine étape sera de savoir si l’Union africaine peut rétablir un canal politique entre Addis-Abeba et Asmara, tout en maintenant le dialogue sur le Tigré et le barrage. Le respect de l’accord de Pretoria, la gestion de la frontière et la clarification des projets éthiopiens sur la mer Rouge seront les principaux tests de la désescalade.