Un projet minier qui dépasse la simple annonce
À Tulu Kapi, dans l’ouest de l’Éthiopie, l’enjeu n’est plus seulement de savoir quand la première once d’or sortira du sol. La vraie question est plus large : ce site peut-il devenir un moteur crédible de recettes, d’emplois et d’infrastructures dans une région où les promesses minières ont souvent été plus rapides que leur exécution ? Le dossier est suivi de près à Addis-Abeba, car l’or compte de plus en plus dans les équilibres de change du pays. Le National Bank of Ethiopia rappelle d’ailleurs que les exportations d’or sont autorisées sous son contrôle et que des livraisons record ont récemment soutenu les réserves de devises.
L’Éthiopie cherche à attirer davantage de capitaux dans le secteur extractif. Lors du forum Invest in Ethiopia 2026, les autorités ont de nouveau présenté le mining comme un secteur stratégique, aux côtés de l’énergie, de l’agro-industrie et de l’industrie manufacturière. Dans le même temps, le ministère des Mines a revendiqué plus de 3,5 milliards de dollars de recettes sur les huit premiers mois de 2026, signe d’une pression forte pour transformer les promesses minières en flux concrets.
Ce que KEFI avance, et ce qui reste à prouver
KEFI Gold and Copper a présenté, le 27 août 2026, une version élargie de son plan pour Tulu Kapi. La société veut ajouter une mine souterraine à la fosse à ciel ouvert déjà prévue. Dans son schéma actualisé, l’ensemble pourrait atteindre environ 1,2 million d’onces d’or sur huit ans, avec une production moyenne annoncée autour de 180 000 onces par an. La phase souterraine reposerait d’abord sur une évaluation économique préliminaire, ou PEA, un niveau d’étude utile, mais encore insuffisant pour conclure définitivement sur la viabilité d’un gisement.
Le calendrier, lui, reste le point sensible. Le groupe dit viser la finalisation de l’ingénierie de la mine souterraine au quatrième trimestre 2027, puis le lancement du creusement de la rampe d’accès à partir de mi-2028. L’extraction souterraine ne commencerait qu’en 2029. Cette séquence suppose d’abord la réussite de la phase à ciel ouvert, dont la mise en production a déjà été repoussée à plusieurs reprises. KEFI indique avoir bouclé des accords de financement et un contrat minier de 400 millions de dollars signé en juin 2026 avec BCM Group, mais le risque d’exécution demeure élevé.
Le nouveau plan affiche aussi des besoins précis : 8,09 millions de dollars de capitaux additionnels et environ 10,5 millions de dollars de trésorerie maximale à mobiliser pour la phase souterraine. La société dit vouloir financer cette étape grâce aux flux attendus de la mine à ciel ouvert, ce qui lie directement la seconde phase à la réussite de la première. C’est une architecture financière classique dans les projets miniers par étapes, mais elle laisse peu de marge si les coûts dérivent ou si les délais s’allongent.
Dans l’ouest éthiopien, les retombées locales sont décisives
Le site se trouve dans la zone de Genji, au cœur de l’Oromia, à l’ouest d’Addis-Abeba. Cette géographie compte. Dans cette partie du pays, un projet minier ne se mesure pas seulement en onces d’or, mais aussi en routes, en logements, en énergie, en eau et en emplois locaux. L’agence éthiopienne ENA a rapporté en février 2026 que le premier ministre Abiy Ahmed avait présenté Tulu Kapi comme un modèle d’investissement responsable, capable d’apporter une croissance nationale et des bénéfices pour les communautés. Addis Standard a, de son côté, indiqué que le lancement officiel de la construction avait eu lieu le 18 février 2026, en présence des autorités fédérales et régionales.
Le terrain social reste toutefois un sujet central. Le projet a nécessité des discussions sur la réinstallation, les compensations et l’accès aux terres. C’est un point décisif en Éthiopie, où les grands projets peuvent vite se heurter aux usages fonciers locaux si la concertation tarde ou si les bénéfices paraissent concentrés au sommet. KEFI affirme travailler dans le cadre d’accords avec l’État éthiopien et avec des standards environnementaux et sociaux alignés sur les principes de la Société financière internationale et les Principes de l’Équateur. Cela ne supprime pas le risque social, mais fixe au moins un cadre de référence public.
Pour les habitants, l’enjeu est très concret. Un chantier minier bien conduit peut créer des emplois directs et indirects, stimuler le commerce local, faire travailler les transporteurs, les sous-traitants et les services. À l’inverse, un chantier retardé immobilise des terres, fait monter les attentes et laisse parfois des communautés dans l’incertitude pendant des années. Le précédent de Tulu Kapi rappelle donc qu’un projet minier n’est pas seulement une affaire de géologie. C’est aussi une affaire de confiance, de calendrier et de partage de la valeur.
Une lecture éthiopienne et régionale du dossier
Le dossier dépasse l’Oromia. À Addis-Abeba, le gouvernement cherche à faire du mining un pilier de la réforme économique et de l’entrée de capitaux privés. Les signaux envoyés aux investisseurs sont clairs : l’Éthiopie veut des projets à forte intensité de capital, mais aussi davantage d’intégration locale. Dans cette logique, Tulu Kapi sert de test. S’il avance dans les délais annoncés, il confortera l’idée qu’un grand projet minier peut enfin passer de l’annonce à la production. S’il cale encore, il alimentera les doutes sur la capacité du pays à convertir ses ressources en revenus durables.
La portée régionale est également nette. L’Éthiopie appartient à l’IGAD, l’organisation est-africaine qui regroupe notamment Djibouti, le Kenya, la Somalie, le Soudan du Sud, le Soudan, l’Ouganda, l’Érythrée et l’Éthiopie. Dans cet espace, les minerais, les routes logistiques, l’énergie et la stabilité des frontières sont liés. Un projet comme Tulu Kapi s’inscrit donc dans un environnement plus vaste : celui d’une Afrique de l’Est qui cherche à transformer ses ressources naturelles en chaînes de valeur, sans reproduire les vieux schémas d’exportation brute.
C’est aussi pour cela que Tulu Kapi intéresse au-delà de l’Éthiopie. Le projet arrive au moment où plusieurs États africains cherchent à mieux capter la rente minière, à renforcer la transformation locale et à sécuriser les recettes en devises. Dans un continent où l’or joue souvent un rôle d’amortisseur macroéconomique, le cas éthiopien sera observé de près : non seulement pour la taille du gisement, mais pour la capacité du pays à imposer une méthode, un calendrier et des retombées mesurables.