Une raffinerie peut changer le lieu où l’or est traité. Elle ne garantit pas, à elle seule, que les revenus profitent davantage aux habitants. C’est tout l’enjeu des investissements industriels engagés ou annoncés en Éthiopie, au Burkina Faso et au Kenya : transformer davantage sur place, sans confondre capacité de production et indépendance économique.
Transformer les ressources, une ambition ancienne
Depuis plusieurs décennies, des gouvernements africains cherchent à tirer plus de valeur de leurs ressources naturelles. L’Union africaine a inscrit cette orientation dans la Vision minière africaine, adoptée en 2009 : relier l’extraction aux industries locales, aux compétences et à la fabrication. L’objectif est de sortir d’un modèle où les matières premières partent brutes, tandis que les produits transformés reviennent à un coût supérieur.
La difficulté est connue. Une usine a besoin d’électricité fiable, de financements, de techniciens et de débouchés. Elle doit aussi acheter ses intrants à un prix soutenable et respecter des normes de qualité. Sans ces conditions, une installation peut fonctionner en dessous de ses capacités, ou dépendre durablement de fournisseurs et de marchés extérieurs.
Les projets récents donnent une mesure concrète de cette ambition, mais ils n’en sont pas tous au même stade. En Éthiopie, une raffinerie de métaux précieux a été inaugurée. Au Burkina Faso, RAFFINOR-BF est entrée en service en 2026. Au Kenya, le chantier d’une grande raffinerie pétrolière a été lancé à Lamu, mais des contestations foncières et des questions environnementales restent à traiter.
De l’or éthiopien à l’ambition burkinabè
Le 10 octobre 2026, le gouvernement éthiopien a annoncé l’ouverture de la raffinerie nationale de métaux précieux dans la zone industrielle de Bole Lemi, à Addis-Abeba. Selon le bureau du Premier ministre, le projet associe la société publique Ethiopian Investment Holdings et l’entreprise Sam Precious Metals. L’investissement initial annoncé atteint 50 millions de dollars. À pleine capacité, l’usine pourrait traiter plus de 600 tonnes de métaux précieux par an.
Ce chiffre décrit une capacité théorique, pas le volume d’or éthiopien qui sera effectivement raffiné. L’installation doit aussi analyser et transformer des métaux, puis produire des lingots d’or et d’argent. Son utilité dépendra donc de son approvisionnement, de sa montée en régime et de la transparence des conditions d’achat et de commercialisation. Les autorités présentent le site comme un possible centre régional de raffinage ; cette ambition devra se traduire par des contrats et une activité réelle.
En Éthiopie, cette stratégie industrielle dépasse l’or. Le gouvernement a annoncé un partenariat avec le groupe nigérian Dangote pour construire une usine d’engrais à Gode, dans le sud-est du pays. Par ailleurs, un projet évalué à 660 millions de dollars prévoit un pipeline de produits pétroliers entre Djibouti et l’Éthiopie. Il doit relier les infrastructures portuaires djiboutiennes aux installations éthiopiennes : il s’agit d’acheminer du carburant, et non du pétrole brut destiné à une raffinerie.
Au Burkina Faso, RAFFINOR-BF a été inaugurée à Ouagadougou le 28 septembre 2026. Le gouvernement burkinabè annonce une capacité initiale de 164 tonnes d’or par an, extensible à terme à 515 tonnes. Le rapport 2024 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives indique que le projet avait été lancé en novembre 2023. Le décalage entre ce lancement et l’inauguration rappelle qu’une annonce industrielle ne signifie pas une production immédiate.
Le Burkina Faso, pays sahélien membre de l’Alliance des États du Sahel, présente cette installation comme un moyen de contrôler localement le raffinage et la certification. Mais une raffinerie ne règle pas, à elle seule, les questions de traçabilité de l’or artisanal, de partage des recettes, de sécurité des sites miniers et de retombées pour les collectivités. Les autorités affichent une capacité supérieure à la production nationale déclarée en 2025 ; accueillir de l’or venu d’autres pays serait donc nécessaire pour approcher la capacité annoncée.
À Lamu, un projet régional encore contesté
Au Kenya, la construction d’une raffinerie pétrolière de 16 milliards de dollars a été lancée à Lamu le 30 septembre 2026. Le projet porté par le groupe Dangote vise une capacité annoncée de 700 000 barils par jour, avec une mise en service attendue dans environ 40 mois, selon l’Associated Press. Il pourrait approvisionner plusieurs marchés d’Afrique de l’Est, au-delà du seul Kenya. Ce calendrier et cette capacité restent des objectifs de projet, non des résultats acquis.
Le dossier met en lumière le rapport de force entre promesse d’investissement et droits locaux. Des habitants de Lamu contestent l’utilisation de terres qu’ils considèrent comme ancestrales ; des manifestants ont aussi demandé davantage de compensation. Des préoccupations environnementales ont été soulevées au sujet du littoral. Ces différends ne sont pas accessoires : ils peuvent modifier le calendrier, les coûts et l’acceptabilité du projet. La croissance industrielle ne peut être évaluée uniquement depuis la capitale ou à partir du montant annoncé.
La raffinerie doit s’inscrire dans le corridor LAPSSET, un ensemble d’infrastructures reliant le port de Lamu à des zones du Kenya et à des pays voisins, dont l’Éthiopie et le Soudan du Sud. Elle s’ajoute à des projets régionaux comme le corridor de Lobito, en Afrique australe, qui relie l’Angola, la Zambie et la République démocratique du Congo. Ces corridors peuvent réduire certains coûts de transport. Ils peuvent aussi concentrer les bénéfices le long des axes desservis si les régions traversées restent sans accès équivalent aux emplois, aux services et aux marchés.
Le marché continental, condition de l’échelle
Les usines ont besoin de clients au-delà de leurs frontières nationales. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) vise à faciliter le commerce entre pays africains et à soutenir des chaînes de production régionales. Mais la baisse des droits de douane ne suffit pas : routes, ports, énergie, règles douanières et paiements transfrontaliers doivent suivre. Les marchés régionaux peuvent éviter que chaque pays construise seul des installations coûteuses et parfois sous-utilisées.
Pour les travailleurs, les petites entreprises et les collectivités, la question décisive reste celle des retombées mesurables : emplois durables, formation, achats auprès de fournisseurs locaux, recettes publiques et protection des moyens de subsistance. Pour les investisseurs, la stabilité des règles et l’accès aux infrastructures comptent aussi. Quant aux États, ils devront publier les contrats, les volumes réellement traités et la part de valeur conservée dans le pays.
L’indépendance économique ne se décrète donc pas à l’ouverture d’une usine. Elle se construit lorsque la transformation locale s’accompagne de compétences, d’énergie fiable, de coopération régionale et d’une distribution vérifiable des bénéfices. Les prochaines années montreront si les raffineries éthiopienne et burkinabè atteignent leur rythme annoncé, et si le projet de Lamu peut avancer en répondant aux contestations locales. C’est à ces résultats, plus qu’aux annonces, que se mesurera la portée de cette nouvelle phase industrielle.