Au Nigeria, produire davantage d’urée ne garantit pas à lui seul que les agriculteurs en trouveront à prix abordable. Le gaz doit arriver régulièrement aux usines, les engrais doivent pouvoir quitter les ports et les ventes à l’export ne doivent pas détourner les volumes du marché local. L’extension prévue à Eleme met ces enjeux en lumière.

Une nouvelle ligne dans un complexe déjà en expansion

Le site industriel d’Eleme se trouve dans l’État de Rivers, dans le sud du Nigeria, à proximité de Port Harcourt. Il appartient au groupe Indorama, dont les activités nigérianes comptent parmi les principaux pôles de production d’urée en Afrique de l’Ouest. Le pays dispose aussi de producteurs locaux, dont Dangote Fertiliser et Notore. Cette base industrielle fait du Nigeria un acteur important de l’approvisionnement régional en engrais azotés.

La trajectoire récente du secteur est rapide. D’après les statistiques nigérianes sur les engrais compilées par l’International Fertilizer Development Center (IFDC), la production d’urée a atteint 4,18 millions de tonnes en 2024, en hausse de 14 % sur un an. La même année, la consommation intérieure s’est établie à 1,86 million de tonnes. Ces chiffres montrent à la fois la capacité du pays à produire au-delà de ses besoins immédiats et l’importance de suivre les volumes disponibles pour les exploitants nigérians.

Le 4 novembre 2026, l’entreprise sud-coréenne Daewoo Engineering & Construction a annoncé avoir reçu une lettre d’attribution pour construire une quatrième ligne de production sur le complexe d’Eleme. Cette notification marque une étape dans le projet, mais ne doit pas être confondue avec la mise en service de l’usine. Le montant annoncé avoisine 350 milliards de wons. Daewoo indique que les installations pourront produire chaque jour 2 300 tonnes d’ammoniac et 4 000 tonnes d’urée granulée.

Le projet s’ajouterait aux trois lignes déjà exploitées sur le site. La Banque africaine de développement estime que la capacité installée annuelle d’urée du complexe passerait d’environ 4,2 à 5,6 millions de tonnes, soit une progression d’un tiers. Il s’agit d’une capacité projetée, et non d’un volume déjà produit. La disponibilité réelle dépendra notamment de l’achèvement des travaux, de l’approvisionnement en gaz et du fonctionnement des installations.

Le gaz et le port, maillons décisifs

Une usine d’ammoniac et d’urée consomme de grandes quantités de gaz naturel, qui sert de matière première. Pour alimenter la nouvelle ligne, le plan prévoit un gazoduc d’environ 65 kilomètres entre Awara, dans l’État d’Imo, et le complexe. Il doit rejoindre une conduite existante d’environ 11 kilomètres, reliée à l’installation de traitement de gaz d’ANOH. Le réseau complet atteindrait ainsi près de 76 kilomètres.

Cette infrastructure est aussi un point de vigilance. Sans approvisionnement fiable, une capacité nominale élevée ne se traduit pas automatiquement par une production régulière. L’IFDC a déjà relevé que des interruptions de gaz avaient limité la production d’urée au Nigeria en 2022 et 2023. Le nouvel investissement devra donc être évalué autant à l’aune de la ligne industrielle que de la continuité du réseau gazier.

Le projet comprend également des travaux au port d’Onne, où opère MM FZE, filiale d’Indorama spécialisée dans les activités portuaires. Les plans présentés prévoient un entrepôt supplémentaire pour l’urée, des équipements de déchargement et de convoyage, ainsi qu’un quai agrandi. Ces aménagements doivent permettre de traiter les volumes supplémentaires et de les transporter vers les marchés d’exportation.

Cette orientation vers l’export peut rapporter des recettes et renforcer la place du Nigeria dans les échanges d’engrais. Elle pose toutefois une question concrète pour les agriculteurs : quelle part de la production sera vendue dans le pays, à quel moment et à quel prix ? Les producteurs commerciaux, les distributeurs et les exportateurs ne sont pas exposés aux mêmes coûts que les exploitants familiaux, notamment ceux qui dépendent de circuits de vente locaux et de disponibilités saisonnières. Les informations publiées sur le projet ne précisent pas la répartition future entre marché intérieur et exportation.

Un financement encore à distinguer des fonds déjà engagés

Dans une fiche publiée en septembre 2026, la banque néerlandaise de développement FMO présente une contribution envisagée de 150 millions de dollars sous forme de dette à long terme. Elle serait intégrée à un financement syndiqué de 1,25 milliard de dollars piloté par la Société financière internationale (IFC). À ce stade, FMO décrit sa participation comme prévue, et non comme définitivement versée ou accordée. Le montage concerne la quatrième ligne et ses infrastructures associées.

Il faut distinguer ce projet d’un autre financement de 1,25 milliard de dollars annoncé en 2024 pour Indorama au Nigeria. Celui-ci visait la troisième ligne de production et un terminal d’exportation. Les montants identiques peuvent prêter à confusion, mais les projets et leurs calendriers ne sont pas les mêmes. Pour la quatrième ligne, les éléments disponibles décrivent encore des financements envisagés et des étapes de préparation.

Au-delà des capacités, les effets locaux dépendront des emplois créés, des conditions de travail et de la gestion des risques industriels et environnementaux. La Banque africaine de développement et l’IFC publient des informations de projet, notamment sur les infrastructures associées. Ces dispositifs de transparence permettent de suivre les engagements, mais ne remplacent pas le contrôle de leur mise en œuvre ni le dialogue avec les communautés riveraines.

Un enjeu nigérian aux répercussions ouest-africaines

Pour Abuja, capitale fédérale, l’expansion s’inscrit dans un enjeu plus large : transformer les ressources gazières et les investissements industriels en intrants agricoles disponibles, sans négliger l’accès des producteurs locaux. Pour les autorités de l’État de Rivers et les populations proches d’Eleme et d’Onne, les retombées dépendront aussi des emplois, des infrastructures et des mesures de sécurité autour du complexe et du gazoduc.

À l’échelle régionale, la CEDEAO — l’organisation d’intégration économique des pays d’Afrique de l’Ouest — voit dans la capacité nigériane une possible source d’approvisionnement pour les marchés voisins. Mais une hausse de la production ne signifie pas automatiquement une baisse des prix ou un accès plus régulier dans toute la région. Les coûts de transport, les règles commerciales, la disponibilité saisonnière et la répartition des exportations compteront également.

Les prochaines étapes à surveiller sont la conclusion éventuelle du contrat définitif, la structuration effective du financement, la construction du gazoduc et des installations portuaires, puis le calendrier de mise en service. C’est leur avancement — et la part de production accessible au marché nigérian — qui permettra de mesurer la portée réelle de cette extension pour l’agriculture et le commerce régional.

Sources consultées : fiche de projet de la Banque africaine de développement sur la quatrième ligne d’Indorama ; dépêche de l’agence sud-coréenne Yonhap sur la lettre d’attribution du 4 novembre ; fiche de financement envisagé de FMO ; données de l’IFDC sur la production et la consommation d’urée au Nigeria ; annonce de l’IFC sur le financement distinct de la troisième ligne.