À Lusaka, la question électrique ne se résume plus à produire davantage. La Zambie cherche désormais à organiser un marché capable d’attirer des capitaux privés, de sécuriser les réseaux et de vendre l’électricité au-delà de ses frontières. L’accord de 250 millions de dollars conclu entre Exergy et Mercuria illustre ce changement d’échelle.

Un marché qui s’ouvre au-delà de la production

Annoncé le 25 septembre 2026 à Lusaka, l’accord reste soumis aux autorisations réglementaires. Il doit financer des projets de production et de transport d’électricité portés par deux filiales d’Exergy : Lunzua Power Company et Lusitu Transmission and Distribution Company.

Les partenaires n’ont pas encore détaillé la liste des projets bénéficiaires, la répartition exacte des fonds ni la structure financière de l’opération. En revanche, son périmètre est clair : le financement ne vise pas uniquement de nouvelles centrales. Il concerne aussi les infrastructures qui permettent d’acheminer l’électricité vers les consommateurs et les marchés voisins.

Exergy intervient sur plusieurs segments. Lunzua Power développe des capacités de production. Lusitu Transmission and Distribution travaille sur les réseaux. Kanona Power Company s’occupe du négoce et de l’équilibrage entre l’offre et la demande. Cette organisation traduit une évolution importante du secteur : la valeur se crée désormais tout au long de la chaîne électrique.

Pour Mercuria, groupe international spécialisé dans l’énergie et les matières premières, cette opération marque son entrée sur le marché électrique régional. L’entreprise apporte donc des ressources financières, mais aussi une expérience du commerce de l’énergie, de la gestion des risques et des transactions transfrontalières. Le communiqué de Mercuria sur l’accord avec Exergy présente la Zambie comme une plateforme possible pour les échanges d’électricité en Afrique australe et orientale.

Les réformes zambiennes rendent l’investissement possible

Cette opération s’inscrit dans une réforme progressive du marché national. Les règles zambiennes d’accès ouvert à l’électricité, adoptées en 2024, permettent à des producteurs indépendants de vendre directement leur courant à des clients en utilisant les réseaux de ZESCO, de Copperbelt Energy Corporation ou de North Western Energy Corporation, moyennant l’accès réglementé aux infrastructures.

Autrement dit, un producteur n’est plus nécessairement obligé de vendre toute son électricité à l’opérateur historique. Un client industriel peut, sous certaines conditions, négocier avec un autre fournisseur. Cette possibilité est particulièrement importante pour les mines, les usines et les grandes entreprises, qui ont besoin d’une alimentation stable et prévisible.

Le gouvernement a également mis en place un système de licence unique. L’objectif est de réduire les délais administratifs liés aux projets énergétiques. Le régulateur et le ministère de l’Énergie travaillent en parallèle sur les outils techniques nécessaires à l’application concrète de l’accès ouvert : procédures de raccordement, comptage, données de consommation et règles de fonctionnement du réseau.

La dynamique se lit déjà dans les chiffres du régulateur. Selon le rapport annuel 2025 de l’Energy Regulation Board, le nombre d’accords d’achat d’électricité destinés au marché zambien est passé de 23 en 2024 à 101 en 2025. Ce bond reflète l’urgence créée par la crise énergétique, mais aussi l’arrivée de nouveaux projets et de nouveaux modèles commerciaux.

La diversification devient une nécessité nationale

La Zambie reste fortement dépendante de l’hydroélectricité. Cette spécialisation a longtemps soutenu son développement, mais elle expose le pays aux variations des précipitations et des niveaux d’eau. Les épisodes de sécheresse ont réduit la production des barrages et provoqué des restrictions qui ont touché les ménages, les entreprises et les activités minières.

La réponse consiste désormais à multiplier les sources et les opérateurs. Le ministère de l’Énergie affirme que la capacité électrique installée est passée de 3 100 mégawatts en 2021 à 4 576 mégawatts en 2026. Dans le même temps, la capacité solaire serait passée de 88 à 841 mégawatts. Ces données sont présentées dans le bilan officiel du ministère zambien de l’Énergie.

La progression du solaire répond à un double impératif. Elle réduit la pression sur les barrages lorsque les ressources en eau diminuent. Elle permet aussi de développer rapidement des capacités modulaires, dans un pays où la demande augmente avec l’industrie, l’agriculture, les services et l’extraction de cuivre.

Mais produire davantage ne suffit pas. Sans lignes de transport capables d’absorber les nouvelles centrales, une partie de l’électricité reste difficile à acheminer. C’est pourquoi le financement d’Exergy et de Mercuria vise aussi le réseau. La question des « goulots d’étranglement » concerne autant les câbles et les postes électriques que les centrales elles-mêmes.

Des capitaux privés déjà présents sur le marché régional

Mercuria n’est pas le premier acteur privé à profiter de cette ouverture. En juillet 2025, BB Energy a annoncé la mise en service de la première phase de Mailo, une centrale solaire marchande de 25 mégawatts-crête. À la différence d’un projet adossé à un acheteur public unique, une centrale marchande vend son électricité selon les opportunités du marché.

Mailo échange son énergie sur le Southern African Power Pool, le marché régional qui relie plusieurs compagnies électriques et grands consommateurs d’Afrique australe. Le projet doit atteindre 118 mégawatts-crête à sa troisième phase, selon BB Energy.

GreenCo participe également à cette évolution. L’entreprise facilite des échanges d’électricité et accompagne des projets comme Ilute et Chisamba. Son modèle cherche notamment à mobiliser des financements sans garantie souveraine directe. Cela peut réduire la pression sur les finances publiques, tout en transférant une part plus importante du risque vers les développeurs et les investisseurs.

Cette transformation intéresse particulièrement les grands consommateurs. Les mines du Copperbelt ont besoin d’un approvisionnement régulier pour maintenir leur production. Les exploitations agricoles recherchent davantage de fiabilité pour l’irrigation et la transformation. Dans les zones rurales, l’enjeu est différent : l’accès au réseau et le prix de l’électricité restent prioritaires. L’ouverture du marché ne produira donc des effets sociaux larges que si les investissements dépassent les seuls corridors industriels.

La Zambie veut devenir un carrefour électrique

La position géographique de la Zambie renforce l’intérêt régional de ces projets. Le pays est membre du Southern African Power Pool et se trouve au contact de plusieurs marchés d’Afrique australe et centrale. Les nouvelles infrastructures pourraient faciliter les échanges avec la République démocratique du Congo, la Tanzanie et d’autres pays voisins.

Le gouvernement vise une capacité d’approvisionnement de 10 000 mégawatts à l’horizon 2031. Il prévoit aussi de renforcer les interconnexions, notamment avec la Tanzanie, afin d’améliorer la fiabilité nationale et le commerce régional. Le document de politique budgétaire du ministère de l’Énergie place cette interconnexion parmi les priorités du secteur.

Le succès de cette stratégie dépendra toutefois de plusieurs conditions : des règles stables, des tarifs de transport transparents, une régulation indépendante et des contrats suffisamment solides pour rassurer les investisseurs. La prochaine étape sera donc moins spectaculaire que l’annonce d’un financement, mais décisive : transformer l’ouverture réglementaire en électricité effectivement livrée, à un coût supportable, pour les entreprises comme pour les ménages.