Un virage solaire qui dépasse le seul signal politique

En Zambie, la question n’est plus seulement de savoir comment produire plus d’électricité. Elle est désormais de savoir si le pays peut transformer des annonces de grande taille en mégawatts bien raccordés, dans un système encore marqué par la dépendance à l’hydroélectricité et par les tensions d’approvisionnement. La dynamique actuelle dit beaucoup d’un État qui veut sécuriser son réseau sans attendre uniquement les barrages, tout en gardant la main sur un secteur longtemps soumis aux aléas climatiques.

Le mouvement s’inscrit aussi dans un cadre régional clair. La Zambie appartient à l’espace de la SADC, où le Southern African Power Pool organise les échanges d’électricité entre pays membres et cherche à fluidifier un marché plus compétitif. Dans ce décor, le pays ne se contente pas de combler un déficit interne : il tente aussi de consolider sa place de futur carrefour électrique en Afrique australe.

Deux accords de 500 MW qui changent d’échelle

Le 15 septembre 2026, la compagnie publique zambienne ZESCO a signé avec le groupe hongrois EnerSynk un contrat d’achat d’électricité de 25 ans pour un projet solaire de 500 MW dans la province de Copperbelt. Le projet doit encore franchir plusieurs étapes : études techniques, procédures environnementales et réglementaires, financement, puis planification de la mise en œuvre. L’accord fixe donc un cadre commercial, mais il ne vaut pas encore centrale en service.

Ce dossier arrive peu après un autre accord de même taille. En juin 2026, ZESCO a signé un autre contrat d’achat d’électricité avec la société sud-coréenne KS Eco Solutions Holdings pour un projet solaire de 500 MW associé à du stockage. Les autorités ont alors présenté cette opération comme un jalon de la stratégie de diversification du mix énergétique zambien et de renforcement de la sécurité d’approvisionnement.

Pris ensemble, ces deux projets représentent 1 GW de capacité contractuelle. C’est un saut notable pour un pays qui affichait, selon le ministère de l’Énergie, environ 841 MW de solaire installé en 2026, contre 88 MW en 2021. Autrement dit, les seuls contrats récents de ZESCO pèsent déjà davantage que l’ensemble du parc solaire opérationnel recensé par les autorités.

Ce que le gouvernement cherche à corriger

La Zambie n’avance pas vers le solaire par simple effet de mode. Le pays sort d’une période où le système électrique a fortement subi la dépendance à l’hydroélectricité, devenue plus vulnérable aux sécheresses. Les autorités ont d’ailleurs expliqué que les réformes récentes devaient accélérer le solaire, simplifier les licences et élargir l’accès aux investisseurs privés.

Le National Energy Compact du pays fixe la cible de 10 000 MW de capacité installée d’ici 2030 et estime à 11,9 milliards de dollars les investissements nécessaires, dont 9,5 milliards attendus du secteur privé. Le document place explicitement la viabilité de ZESCO, les réformes tarifaires, le guichet unique de licences et le renforcement des réseaux au cœur de l’équation. Autrement dit, le solaire ne sera utile que s’il est financé, raccordé et absorbé par le système.

Les chiffres aident à mesurer l’enjeu. Le ministère de l’Énergie indique que la puissance installée totale est passée de 3 100 MW en 2021 à 4 576 MW en 2026, avec une hausse solaire de 88 MW à 841 MW sur la même période. Cette progression reste rapide, mais elle ne gomme pas le besoin de nouvelles capacités face à la demande des villes, de l’industrie et surtout du secteur minier, qui reste un pilier de l’économie zambienne.

Le contexte explique aussi le choix des grands projets sous contrat d’achat d’électricité. Ce mécanisme donne une visibilité aux développeurs et à ZESCO, tout en réduisant une partie du risque commercial. Mais il ne supprime ni le risque de chantier, ni le risque de financement, ni les délais administratifs. C’est pourquoi la vraie bataille commence souvent après la signature.

Un enjeu industriel, social et régional

Pour les ménages zambiens, le bénéfice attendu reste simple : moins de coupures, moins de dépendance aux importations d’urgence, et davantage de stabilité pour les services essentiels. Pour les entreprises, en particulier dans la Copperbelt et les zones industrielles, l’enjeu est encore plus direct. Une alimentation plus fiable réduit les arrêts de production et améliore les conditions d’investissement.

Le montage des deux projets illustre aussi une évolution de la géographie énergétique du pays. La Copperbelt, longtemps associée au cuivre et à l’industrie, devient un espace clé de la transition solaire. Cette localisation n’est pas anodine : elle rapproche la production de certains grands consommateurs et donne une réponse plus concrète aux besoins du nord du corridor minier.

Dans le même temps, la Zambie cherche à mieux se positionner dans les échanges régionaux. Le Compact énergétique mentionne explicitement l’ambition de faire du pays un hub de commerce électrique en améliorant les interconnexions et la participation aux marchés régionaux. Dans la SADC, où le SAPP structure une partie des échanges, cette stratégie peut renforcer la valeur d’un kilowattheure zambien mieux produit, mieux stocké et mieux transporté.

Il faut toutefois rester attentif à un point simple : une signature ne règle pas la question du financement. Les autorités et les développeurs parlent d’une phase de préparation approfondie, avec études, permis et bouclage financier. Le calendrier annoncé pour le projet coréen mentionnait un déploiement par étapes, dont la première tranche devait intervenir en 16 mois, puis les suivantes à 22 et 28 mois. Ces délais rappellent que la transition électrique se joue autant dans les chantiers que dans les salles de négociation.

Ce qu’il faudra surveiller dans les prochains mois

La suite dira si la Zambie est en train de bâtir un pipeline crédible de grands projets solaires, ou seulement d’accumuler des annonces ambitieuses. Les prochains jalons seront le financement, le démarrage des travaux, les premières mises en service et la capacité de ZESCO à intégrer ces volumes sans fragiliser davantage son équilibre financier.

À l’échelle africaine, ce dossier intéresse au-delà de Lusaka. Il montre qu’un pays riche en ressources hydrauliques peut chercher, sous la pression climatique, une diversification rapide vers le solaire à grande échelle. Il montre aussi que les capitaux privés restent indispensables, à condition que les règles soient lisibles et que les réseaux suivent. Pour la Zambie, comme pour d’autres économies d’Afrique australe, la vraie question n’est plus l’existence du soleil. C’est la vitesse à laquelle il peut devenir une électricité disponible, fiable et payée.