Entre ordre officiel et réalité du terrain

Dans le Lualaba, la question n’est pas seulement de savoir qui commande. Elle est plus concrète : qui contrôle vraiment les sites miniers, et au profit de qui circulent le cuivre et le cobalt ? Dans cette partie du sud de la République démocratique du Congo, la présence d’hommes en uniforme autour des concessions alimente depuis des années la méfiance des communautés, les soupçons de trafic et les tensions entre entreprises, exploitants artisanaux et autorités.

Le sujet dépasse le seul Katanga historique. Il touche la gouvernance minière du pays, la crédibilité de l’État et, plus largement, l’image d’un secteur stratégique pour Kinshasa dans la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, où la RDC cherche à attirer davantage d’investissements tout en montrant qu’elle peut sécuriser ses ressources.

Une instruction venue de Kinshasa

Le vendredi 10 juillet 2026, à Kinshasa, le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo a demandé le retrait immédiat des militaires et des policiers déployés illégalement sur les sites miniers. La consigne a été donnée lors de la 94ᵉ réunion ordinaire du Conseil des ministres, au moment où l’exécutif passait en revue la situation sécuritaire du pays.

Le gouvernement a alors expliqué que la présence d’éléments des forces de défense et de sécurité dans les périmètres miniers fragilise les contrôles, nourrit les circuits illicites et détériore le climat des affaires. Dans le même temps, cette présence est accusée de priver les titulaires légitimes de leurs droits miniers et d’exposer les communautés locales à des intimidations et à des tracasseries.

Sur le papier, la ligne est claire. Dans les faits, elle se heurte à une vieille habitude : depuis 2019, plusieurs mesures ont déjà été annoncées pour démilitariser les sites miniers en RDC, sans changement durable sur le terrain. Une décision prise à Lubumbashi en 2019 visait déjà à supprimer certains détachements sur les mines, et des ONG ont continué depuis à dénoncer la persistance de soldats autour de concessions du Grand Katanga.

Kisankala, le test concret

C’est à Kisankala, non loin de Kolwezi, que la promesse du retrait a été mise à l’épreuve. Le général Eddy Kapend, commandant de la 22ᵉ région militaire, y a annoncé l’évacuation des soldats présents sur un site minier exploité par la COMIDE, filiale du groupe Eurasian Resources Group. Il a affirmé que les camions étaient partis et que les militaires étaient en train d’être redéployés ailleurs.

Mais des sources locales et l’ONG Justicia n’ont pas confirmé ce départ. Selon elles, les positions militaires observées sur les sites de COMIDE et de Swanmines restaient intactes quelques jours après l’annonce. Justicia a estimé que la déclaration du commandement militaire relevait davantage de l’effet d’annonce que d’un retrait effectif, faute de mécanisme de suivi crédible.

Ce décalage entre le discours et le terrain n’est pas anodin. Il montre que la démilitarisation d’un site minier ne dépend pas seulement d’un ordre venu de Kinshasa. Elle suppose une chaîne complète d’exécution, du commandement militaire provincial aux autorités civiles, en passant par les services des mines, la police, la justice et les entreprises elles-mêmes. Sans coordination, les mêmes positions peuvent rester occupées, même après une annonce publique.

Des intérêts croisés autour du cuivre et du cobalt

Dans le sud de la RDC, le cuivre et le cobalt ne sont pas seulement des matières premières. Ils représentent des recettes fiscales, des emplois, des contrats de sous-traitance et des rapports de force très concrets. Quand des militaires s’installent sur un site, l’enjeu n’est plus seulement sécuritaire. Il devient économique, judiciaire et social. Les entreprises veulent protéger leurs concessions. Les communautés réclament l’accès aux terres et la fin des abus. L’État, lui, veut garder la main sur une rente stratégique.

Justicia souligne aussi un autre problème : le secteur est devenu suffisamment lucratif pour attirer, selon l’ONG, certains responsables militaires et politiques. Elle demande donc non seulement le retrait des hommes en uniforme, mais aussi la poursuite en justice de ceux qui participeraient à ces réseaux. L’organisation estime qu’un simple changement d’ordre ne suffira pas sans sanctions visibles.

Cette lecture rejoint plusieurs constats antérieurs. Depuis longtemps, des organisations de défense des droits humains et des observateurs miniers dénoncent, en RDC, la militarisation de concessions, les extorsions et les atteintes aux droits des creuseurs ou des riverains. Dans le Katanga, les sites miniers sont régulièrement au centre de conflits entre sécurité privée, forces publiques, exploitants artisanaux et industriels.

Ce que cette affaire dit de la RDC et de la région

Pour Kinshasa, l’enjeu est double. D’un côté, le pouvoir veut rassurer les investisseurs et montrer qu’il peut assainir le secteur extractif. De l’autre, il doit prouver que ses décisions s’appliquent réellement dans les provinces, y compris lorsque des intérêts économiques puissants sont en jeu. Le dossier de Kisankala devient donc un test de gouvernance, pas seulement un épisode local.

À l’échelle régionale, la question résonne aussi dans la SADC et, plus largement, dans les débats africains sur les chaînes d’approvisionnement responsables. Les minerais du sud congolais alimentent des industries bien au-delà de la RDC. Si la sécurisation des sites reste informelle ou militarisée, elle fragilise la traçabilité, complique la conformité des opérateurs et entretient une économie grise dont les coûts retombent d’abord sur les populations locales.

Le prochain point de vigilance est simple : savoir si l’ordre de retrait sera suivi d’un contrôle réel, d’un inventaire des sites concernés et, surtout, de sanctions contre les agents publics ou privés qui maintiennent ces pratiques. En RDC, l’histoire des mines montre qu’une annonce politique ne suffit pas. La différence se joue sur la vérification sur site, la justice et la continuité de l’État.