À Asmara, la décision américaine ne change pas seulement le statut financier de plusieurs institutions érythréennes. Elle signale aussi un déplacement des priorités de Washington dans une mer Rouge devenue un axe central de la rivalité stratégique mondiale.
Le 18 septembre 2026, les États-Unis ont laissé expirer le dispositif de sanctions adopté en 2021 contre plusieurs acteurs liés au pouvoir érythréen. La mesure concerne notamment le Front populaire pour la démocratie et la justice, parti au pouvoir, les Forces de défense érythréennes, deux structures économiques qui lui sont associées et plusieurs responsables. Elle ne constitue pas, à elle seule, une normalisation complète des relations entre Washington et Asmara.
Un tournant lié à la guerre du Tigré
Ces sanctions avaient été prises dans le contexte de la guerre du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie. Le conflit avait éclaté en novembre 2020 entre le gouvernement fédéral éthiopien et les autorités régionales issues du Front de libération du peuple du Tigré.
Les forces érythréennes étaient intervenues aux côtés de l’armée éthiopienne. Washington les accusait d’avoir contribué à la crise humanitaire et aux atteintes aux droits humains signalées dans la région. En novembre 2021, le Trésor américain avait ciblé le parti au pouvoir, les Forces de défense érythréennes, la Red Sea Trading Corporation, le Hidri Trust et plusieurs responsables.
Le cadre juridique reposait notamment sur le décret présidentiel américain 14046, adopté en septembre 2021 pour sanctionner les acteurs considérés comme responsables de la prolongation de la crise dans le nord de l’Éthiopie. Les autorités américaines avaient alors précisé que les mesures visaient des entités et des dirigeants, et non la population érythréenne.
La guerre du Tigré a pris fin avec l’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 entre le gouvernement éthiopien et les représentants tigréens. Cet accord a réduit l’intensité des combats, sans régler toutes les questions liées au retrait des forces étrangères, aux territoires disputés et aux responsabilités dans les violences.
La fin du conflit a donc créé les conditions d’un réexamen américain. Le Département d’État affirme désormais vouloir adapter sa politique aux réalités régionales actuelles et promouvoir les intérêts des États-Unis. Cette justification indique que la décision répond moins à une déclaration de satisfaction sur la gouvernance érythréenne qu’à un calcul stratégique.
La mer Rouge au centre du nouveau calcul américain
L’Érythrée occupe une position particulière sur la rive occidentale de la mer Rouge. Sa façade maritime s’étend sur plus de 1 000 kilomètres, avec notamment le port d’Assab, situé à proximité du détroit de Bab el-Mandeb. Ce passage relie la mer Rouge au golfe d’Aden et constitue l’un des principaux points de circulation entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’océan Indien.
Depuis les attaques menées par les forces houthies au Yémen contre des navires commerciaux, la sécurité de cette route est devenue une priorité pour les grandes puissances. Les perturbations ont obligé certains transporteurs à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, avec des trajets plus longs et des coûts supplémentaires.
Dans ce contexte, l’accès diplomatique à Asmara peut apparaître utile à Washington. L’Érythrée contrôle une partie importante de la façade africaine face au Yémen. Elle se trouve aussi au voisinage immédiat de Djibouti, où sont installées plusieurs bases militaires étrangères, dont une importante présence américaine.
La décision intervient également dans une région marquée par la concurrence entre les États-Unis, la Chine, la Russie, les pays du Golfe et les puissances de la Corne de l’Afrique. La Chine dispose d’une base militaire à Djibouti. La Russie cherche depuis plusieurs années à renforcer sa présence sur la côte soudanaise. L’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Turquie suivent eux aussi de près l’évolution des ports et des corridors maritimes de la région.
Pour Washington, maintenir un canal avec Asmara peut donc servir à mieux comprendre les équilibres militaires et commerciaux autour du Bab el-Mandeb. Cette ouverture ne signifie pas que les préoccupations américaines sur les droits humains ont disparu. Elle montre plutôt qu’elles passent, pour l’instant, derrière la sécurité maritime et la compétition géopolitique.
Ce que la décision change pour l’Érythrée
La fin de ces sanctions réduit la pression exercée sur les structures politiques, militaires et économiques visées depuis 2021. Elle peut faciliter certaines opérations financières liées aux entités retirées des listes américaines et améliorer la marge de manœuvre diplomatique du gouvernement érythréen.
Ses effets économiques resteront toutefois limités à court terme. L’Érythrée demeure une économie très contrôlée, avec un secteur privé restreint et une forte présence de l’État. La levée ciblée des sanctions américaines ne suffit donc pas à provoquer une reprise générale des investissements ou une ouverture commerciale immédiate.
Pour les autorités d’Asmara, le geste américain constitue néanmoins une victoire diplomatique. Le gouvernement érythréen dénonçait depuis plusieurs années des sanctions jugées injustifiées et estimait qu’elles pénalisaient indirectement le pays. La décision de Washington renforce sa capacité à présenter l’Érythrée comme un acteur incontournable de la mer Rouge, plutôt que comme un simple objet de pression internationale.
Pour la population, l’impact sera plus indirect. Une amélioration des relations extérieures pourrait faciliter les échanges, les transferts financiers ou certains projets d’infrastructures. Mais ces bénéfices dépendront d’évolutions plus larges : la transparence des transactions, l’environnement réglementaire, la situation des droits humains et la volonté des entreprises de prendre des risques dans un marché fermé.
La question des droits humains reste en effet entière. L’Érythrée est régulièrement critiquée pour l’absence d’élections nationales, la détention de prisonniers politiques et le service national à durée indéterminée. La fin d’un régime de sanctions ciblées ne constitue donc ni une validation de la politique intérieure d’Asmara ni un effacement des accusations liées à la guerre du Tigré.
Un signal observé dans toute la Corne de l’Afrique
La décision américaine sera suivie de près en Éthiopie. Addis-Abeba pourrait y voir une perte de levier sur son voisin, alors que les relations entre les deux pays restent fragiles. Les désaccords portent notamment sur l’accès éthiopien à la mer, les tensions autour du Tigré et les alliances militaires dans la région.
L’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale regroupant plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, devra composer avec ce nouvel équilibre. L’organisation cherche à préserver un dialogue régional malgré les divergences entre ses membres et les crises qui touchent le Soudan, l’Éthiopie et la Somalie.
À l’échelle continentale, Washington envoie un message clair : dans la Corne de l’Afrique, l’accès aux routes maritimes et la sécurité régionale peuvent désormais peser davantage que les instruments de coercition adoptés pendant la guerre du Tigré. La prochaine étape sera de voir si cette ouverture débouche sur un dialogue durable avec Asmara, ou si elle reste une simple adaptation tactique à la crise de la mer Rouge.