À Antananarivo, une affaire aéronautique devenue diplomatique s’enlise déjà dans le calendrier judiciaire. Cinq Boeing 777 temporairement enregistrés à Madagascar ont été retrouvés en Iran en 2025. Depuis, le dossier met en cause des responsables publics, des intermédiaires privés et le contrôle exercé sur le registre aérien malgache.

Un dossier malgache aux ramifications internationales

Le procès s’est ouvert le mardi 22 septembre 2026 devant le Pôle anti-corruption d’Antananarivo. Il concerne 33 prévenus poursuivis pour plusieurs chefs d’accusation, dont le faux et usage de faux, la corruption, le blanchiment de capitaux, l’usurpation de fonctions et l’atteinte à la souveraineté de l’État.

La juridiction a toutefois renvoyé l’examen de l’affaire au 27 octobre 2027. Le tribunal attend notamment une réponse de l’Aviation civile de Madagascar, citée comme partie civile, ainsi que la comparution de Mamy Ravatomanga. Une enquête numérique doit également compléter le dossier, selon les informations rapportées par la presse malgache.

Ce report prolonge l’attente des familles. Il ravive aussi les interrogations sur la durée de la procédure. Plusieurs personnes sont incarcérées depuis l’année précédente. Un détenu est mort en prison en janvier 2026 sans avoir comparu devant les juges, d’après les éléments communiqués lors de l’audience.

Parmi les personnes citées figurent d’anciens responsables malgaches, notamment l’ex-ministre des Transports Valéry Ramonjavelo et l’ancien président du Sénat Richard Ravalomanana. Des agents subalternes sont également poursuivis. Leurs avocats soutiennent que des coursiers, chauffeurs et agents de sécurité auraient été utilisés comme exécutants sans connaître l’ensemble du montage.

Des certificats provisoires au cœur de l’enquête

L’origine du dossier remonte à janvier 2025. L’Aviation civile de Madagascar, l’autorité chargée de la supervision du transport aérien, affirme avoir délivré à Udaan Aviation des certificats provisoires pour cinq Boeing 777-200ER.

Ces documents devaient permettre le transfert technique des appareils depuis la Chine vers le Kenya. Les avions étaient censés y subir des opérations de maintenance avant un éventuel acheminement vers Madagascar. Les certificats étaient valables pendant trois mois. Leur échéance intervenait à la mi-avril 2025.

La trajectoire des appareils a finalement pris une autre direction. Après un passage par le Cambodge, les cinq Boeing ont rejoint l’Iran en juillet 2025. Ils ont ensuite été associés à Mahan Air, une compagnie iranienne visée par des sanctions américaines. Leur présence en Iran a été documentée par des spécialistes du transport aérien et par plusieurs médias, dont une enquête consacrée à leur itinéraire.

L’Aviation civile de Madagascar soutient que les documents auraient été falsifiés après leur expiration. La date de validité aurait été prolongée afin de faciliter le déplacement des avions. L’autorité affirme également avoir été alertée par les autorités cambodgiennes sur le caractère suspect de certains documents.

Ces éléments devront être établis devant les juges. À ce stade, ils relèvent de l’accusation et des déclarations des enquêteurs. La responsabilité exacte de chaque prévenu reste donc à déterminer.

Une chaîne d’acteurs, de la capitale aux couloirs de l’aviation

Le dossier ne porte pas seulement sur cinq appareils. Il interroge la manière dont une entreprise peu connue a pu obtenir des documents officiels pour des avions gros-porteurs destinés à une opération internationale complexe.

Udaan Aviation était liée à une société enregistrée à Antananarivo. Cette structure affichait un objet commercial très large, comprenant notamment l’aviation, le commerce et l’exportation. Son capital déclaré était très faible au regard des moyens nécessaires pour exploiter ou maintenir cinq Boeing 777.

Le contraste a nourri les soupçons. Un Boeing 777 nécessite des certifications, des équipages qualifiés, des assurances et des infrastructures adaptées. Il ne s’agit pas d’un appareil que l’on peut déplacer avec une simple formalité administrative. La justice devra donc examiner la chaîne des décisions, les documents transmis et les éventuelles contreparties financières.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous les protagonistes. Les anciens responsables politiques affrontent une question de responsabilité publique. Les agents de l’administration risquent de devoir expliquer leurs actes professionnels. Les petits exécutants, eux, peuvent rester longtemps détenus sans disposer des mêmes moyens de défense.

Pour Madagascar Airlines et le secteur aérien malgache, l’affaire arrive à un moment délicat. La compagnie nationale cherche encore à stabiliser sa flotte et ses finances. Le scandale peut donc fragiliser la confiance des partenaires, même si les cinq Boeing n’ont jamais constitué une flotte opérationnelle de la compagnie nationale.

Une pression diplomatique qui dépasse Madagascar

Le volet international est particulièrement sensible. L’Iran fait l’objet de sanctions américaines qui limitent son accès aux avions et aux équipements d’origine américaine. Le recours à des pays intermédiaires et à des immatriculations temporaires peut ainsi servir à brouiller la traçabilité des appareils.

Madagascar affirme ne pas avoir voulu faciliter un contournement des sanctions. L’autorité aéronautique dit avoir été trompée et avoir engagé des poursuites pour faux et usage de faux. Le procès devra déterminer s’il s’agit d’une fraude menée par des acteurs privés, d’une défaillance administrative ou d’une implication plus large.

Le sujet touche aussi la coopération de Madagascar avec ses partenaires. Antananarivo entretient des relations avec l’Iran, tout en dialoguant avec les États-Unis et avec d’autres acteurs économiques. Une procédure mal conduite pourrait exposer le pays à des pressions diplomatiques. Une procédure transparente peut, au contraire, contribuer à restaurer la crédibilité de son registre aérien.

À l’échelle régionale, l’affaire intéresse la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui regroupe Madagascar et plusieurs pays voisins. L’organisation ne gère pas directement le dossier judiciaire, mais les réseaux de transport, les registres commerciaux et les contrôles aux frontières dépassent souvent le cadre national.

La prochaine échéance est désormais fixée au 27 octobre 2027. Les débats devront préciser le rôle de l’Aviation civile de Madagascar, la nature des documents utilisés et le parcours financier de l’opération. Ils devront aussi répondre à une question centrale : comment cinq appareils ont-ils pu quitter l’Asie pour l’Iran avec une couverture administrative liée à Madagascar ?