Quand l’argent public du reboisement ne rejoint pas les arbres

En République démocratique du Congo, le reboisement est à la fois une urgence climatique et un test de crédibilité pour l’État. Dans un pays où la forêt compte parmi les plus vastes réserves de carbone au monde, chaque franc ou dollar mal utilisé pèse sur la restauration des sols, la protection des bassins versants et la confiance des citoyens dans les politiques vertes. Le dossier du Fonds forestier national montre précisément ce décalage entre l’ambition affichée et ce qui se voit réellement sur le terrain.

Le Fonds forestier national, établissement public congolais, a pour mission de financer le reboisement, l’aménagement forestier et toute opération utile à la reconstitution du capital forestier. Son activité s’inscrit dans le cadre du code forestier et du décret qui encadre sa création et son fonctionnement. La Cour des comptes, elle, a conduit un audit de sa gestion pour la période 2021-2024 et a publié son rapport à Kinshasa en août 2025.

Ce que la Cour des comptes a constaté

Le cœur du dossier est simple : des financements ont bien été accordés à des projets présentés comme des opérations de reboisement, mais les vérifications de terrain n’ont pas confirmé les réalisations déclarées. La Cour explique avoir utilisé les coordonnées géographiques des projets et s’être rendue sur plusieurs sites. Elle dit y avoir trouvé, selon les cas, des terrains vagues, des savanes sans plantation visible ou des espaces restés intacts, sans trace du boisement annoncé.

Dans le Haut-Katanga, autour de Lubumbashi et de Kipushi, la Cour cite notamment un projet porté par une ONG ayant reçu près de 230 000 dollars. Sur un site lié à la Regideso, 24 hectares devaient accueillir une plantation intensive. Les auditeurs disent n’y avoir trouvé que des friches et des savanes naturelles. Dans un second cas, une fondation bénéficiaire de 90 000 dollars pour 50 hectares au village de Kilambo n’aurait laissé sur place qu’une pépinière d’environ 19 000 jeunes plants, selon le rapport, abandonnés faute de repiquage et de protection.

La Cour ne s’arrête pas au constat. Elle recommande d’établir une liste noire des ONG et structures impliquées dans ces « projets fictifs » et d’exiger le remboursement des sommes indûment perçues. Elle estime aussi que certains financements ont été validés en dehors de la chaîne technique normale, sans avis favorable des services spécialisés du FFN. Dans son rapport, elle parle d’une opinion défavorable sur la gestion contrôlée.

Un fonds qui finance surtout sa propre machine

Le second enseignement du rapport touche à la structure même des dépenses. La Cour des comptes relève qu’entre 2021 et 2025, le FFN a supporté des charges cumulées de près de 92 milliards de francs congolais. Au taux officiel publié par la Banque centrale du Congo le 10 septembre 2026, cela représente un peu plus de 40,6 millions de dollars américains.

Sur cette enveloppe, seule une part limitée aurait été consacrée aux projets de reboisement. La Cour des comptes, relayée par la presse congolaise, évoque 12,08 % des charges affectées au financement des projets, soit 11,06 milliards de francs congolais. Le solde, près de 81,5 milliards de francs congolais, a été absorbé par les charges de structure : personnel, prestations, biens, matériel et équipements. Au même taux de change officiel, ces 11,06 milliards de francs représentent environ 4,9 millions de dollars.

La tendance est plus inquiétante encore. Le rapport souligne une baisse continue de la part consacrée au reboisement : 27 % en 2022, 17 % en 2023, un peu plus de 8 % en 2024, puis 0,11 % en 2025. Autrement dit, l’outil censé replanter les arbres a glissé vers une logique d’autofonctionnement administratif. Cette dérive affaiblit la capacité du Fonds à agir sur les zones dégradées, notamment là où l’érosion, la pression agricole et l’urbanisation rapide exigent des plantations suivies dans le temps.

Pourquoi ce dossier dépasse le seul FFN

Le sujet dépasse la comptabilité d’un seul établissement. En RDC, le présidentiel « un milliard d’arbres » a fait du reboisement un marqueur politique visible. La Cour rappelle d’ailleurs qu’en 2022, le FFN a été fortement sollicité dans ce cadre et que 105 projets avaient été retenus cette année-là. Mais sans suivi, sans contrôle technique robuste et sans pièces justificatives solides, l’effet d’annonce ne se transforme pas en couverture arborée durable. Le ministère congolais de l’Environnement avait déjà demandé, en mars 2025, aux ONG et entités financées par le FFN de déposer leurs rapports d’activités et financiers pour la période janvier 2021-décembre 2024.

Pour les populations, l’enjeu est concret. Dans le Haut-Katanga, dans les périphéries de Kinshasa ou dans d’autres provinces concernées, un projet de reboisement n’est pas un simple indicateur budgétaire. Il doit stabiliser les sols, protéger les champs, limiter les effets des pluies violentes et créer une activité locale autour des pépinières, de la mise en terre et de l’entretien. Quand l’argent s’arrête à la phase de paiement, la valeur écologique disparaît, mais les promesses, elles, restent inscrites dans les rapports.

Il y a aussi un enjeu de gouvernance. Le rapport met en lumière des dysfonctionnements de pilotage, des projets non validés comme il se doit et une traçabilité insuffisante. Cela pose une question plus large pour la RDC : comment financer la transition écologique sans construire, en parallèle, des mécanismes d’audit de terrain, de publication des bénéficiaires et de contrôle des résultats ? Dans un pays membre de la SADC et engagé dans les négociations climatiques africaines et internationales, la réponse compte au-delà des frontières nationales. La crédibilité du reboisement congolais touche aussi la place du bassin du Congo dans les politiques climatiques du continent.

La suite se jouera sur deux plans. D’abord, le suivi des recommandations de la Cour des comptes : remboursement, sanctions éventuelles, mise en conformité des procédures. Ensuite, la capacité du FFN et de sa tutelle à recentrer les moyens sur le terrain, là où les hectares doivent devenir des arbres et non rester des promesses budgétaires. C’est à ce prix que la politique de boisement en RDC pourra passer du registre des annonces à celui des résultats vérifiables.