À Kinshasa, la justice des crimes commis dans l’est de la République démocratique du Congo revient au centre du débat. La campagne « Six millions de voix pour la justice au Congo » veut transformer la mémoire des victimes en pression politique et judiciaire.
Le chiffre de six millions ne constitue pas un bilan officiel. Il sert de symbole pour désigner l’ampleur des pertes humaines liées aux conflits qui ravagent l’est du pays depuis plus de trois décennies. Les organisations de défense des droits humains rappellent toutefois qu’aucune estimation globale ne permet aujourd’hui d’établir un décompte définitif.
Une campagne entre mobilisation populaire et pression institutionnelle
Amnesty International a annoncé le lancement de cette initiative le 19 juin 2026. Elle invite six millions de personnes, en République démocratique du Congo et ailleurs, à signer une pétition en faveur de mécanismes judiciaires capables de poursuivre les auteurs présumés de crimes internationaux.
La mobilisation ne se limite pas à internet. Elle vise aussi les autorités congolaises, les diplomates, les représentants des Nations unies et les responsables judiciaires. À Kinshasa, une action publique est prévue le 1er octobre 2026 à l’Échangeur de Limete, avec une veillée aux bougies portée par des défenseurs des droits humains.
La date n’a pas été choisie au hasard. Le 1er octobre rappelle la publication, en 2010, du rapport du Projet Mapping des Nations unies. Ce document recense les violations les plus graves des droits humains et du droit international humanitaire commises en RDC entre mars 1993 et juin 2003.
Le rapport ne désigne pas une seule communauté ni un seul camp. Il documente des crimes attribués à différents acteurs armés, congolais et étrangers. Il souligne aussi les limites de la justice nationale et recommande d’étudier un mécanisme judiciaire associant compétences congolaises et internationales.
Le long retard de la justice transitionnelle
La justice transitionnelle désigne l’ensemble des mesures mises en place après une période de violences massives pour établir la vérité, juger les responsables, réparer les victimes et prévenir la répétition des crimes. En RDC, ce chantier reste fragmenté.
Plusieurs propositions ont été avancées au fil des années. L’une prévoit une juridiction spécialisée chargée d’enquêter sur les crimes documentés par le rapport Mapping. Une autre envisage des chambres mixtes au sein des cours d’appel congolaises. Ces chambres réuniraient des magistrats nationaux et, selon le modèle retenu, une expertise internationale.
Des organisations congolaises de défense des droits humains demandent depuis longtemps que ces projets quittent le stade des annonces. L’Association congolaise pour l’accès à la justice a notamment appelé à relancer le texte consacré aux chambres spécialisées mixtes au sein des juridictions congolaises. La position de l’ACAJ sur les chambres mixtes illustre la constance de ce plaidoyer.
Le débat porte toutefois sur la forme de la future justice. Une juridiction largement internationalisée pourrait renforcer la crédibilité des procès. Elle pourrait aussi susciter des interrogations sur la souveraineté judiciaire et créer un système parallèle, mieux financé que les tribunaux ordinaires. À l’inverse, une réponse exclusivement nationale risquerait de manquer de moyens, de protection des témoins et d’indépendance.
Pourquoi l’impunité reste un enjeu de sécurité
Dans l’est de la RDC, l’absence de poursuites pour les crimes les plus graves ne concerne pas seulement le passé. Elle pèse sur les violences actuelles. Lorsque les auteurs présumés échappent durablement aux tribunaux, les victimes disposent de moins de garanties et les groupes armés peuvent considérer la justice comme une menace lointaine.
Cette situation touche différemment les populations. Dans les zones rurales affectées par les affrontements, l’accès à un avocat, à un tribunal ou à un dispositif de protection reste difficile. À Kinshasa, le débat se joue davantage dans les institutions et les médias. Entre ces deux espaces, les victimes attendent pourtant les mêmes réponses : la vérité, la reconnaissance des préjudices et des réparations.
Les femmes victimes de violences sexuelles liées aux conflits sont particulièrement concernées. Les procédures judiciaires peuvent les exposer à la stigmatisation, aux représailles ou à la perte de revenus. Une politique de justice crédible doit donc prévoir la protection des témoins, l’accompagnement médical et psychologique, ainsi que des réparations adaptées.
La justice ne remplacera pas les négociations de paix. Elle peut cependant empêcher que les accords politiques effacent les crimes les plus graves. Elle peut aussi distinguer les responsabilités individuelles, au lieu de renvoyer la faute à des communautés entières.
Un dossier qui dépasse les frontières congolaises
La question concerne toute la région des Grands Lacs. Les conflits de l’est de la RDC ont impliqué, selon les périodes, des groupes armés locaux, des forces nationales et des acteurs venus des pays voisins. La coopération régionale reste donc indispensable pour recueillir les preuves, sécuriser les témoins et poursuivre les responsables présumés.
La RDC est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui a déployé des initiatives sécuritaires dans l’est du pays. Elle entretient aussi des relations avec la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC, dont plusieurs États ont été directement concernés par les dynamiques militaires et diplomatiques régionales. Ces cadres peuvent faciliter le dialogue, mais ils ne sauraient se substituer aux enquêtes judiciaires.
Le rapport Mapping demeure la principale base documentaire internationale sur les crimes commis entre 1993 et 2003. Ses recommandations sur les mécanismes de justice transitionnelle rappellent que la réforme judiciaire doit tenir compte des capacités réelles des tribunaux congolais et de la protection des victimes.
Le prochain test sera politique. Il consistera à déterminer si les autorités congolaises peuvent inscrire la justice transitionnelle dans une stratégie cohérente, dotée d’un calendrier, d’un budget et de garanties d’indépendance. La campagne des « six millions de voix » entend précisément empêcher que la mémoire des crimes reste cantonnée aux rapports et aux cérémonies.