À Goma et à Bukavu, l’université se retrouve une fois de plus prise dans le choc entre l’État congolais et une autorité de fait.
Dans l’Est de la République démocratique du Congo, la rentrée n’a pas commencé par les cours, mais par une décision qui bouleverse des milliers d’étudiants. Kinshasa a suspendu les activités académiques dans 11 établissements publics de Goma, au Nord-Kivu, et de Bukavu, au Sud-Kivu, des villes sous contrôle de l’AFC/M23. La mesure vise l’année académique 2026-2027 et touche les inscriptions, les enseignements, les évaluations et les délibérations.
Ce dossier dépasse la seule vie universitaire. Il dit quelque chose de plus large : quand un conflit armé s’installe durablement, il finit par atteindre les diplômes, les carrières et la valeur même des institutions publiques. Dans l’Est congolais, l’école et l’université sont devenues un front de la souveraineté.
Un conflit qui déborde désormais sur les amphithéâtres
La RDC reste engagée dans une crise sécuritaire aiguë à l’Est, où l’AFC/M23 contrôle plusieurs zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Les efforts diplomatiques sont encore en cours dans le cadre du processus de Doha, tandis que les organisations régionales et continentales ont déjà appelé au retrait des groupes armés et à la restauration de l’autorité de l’État dans les territoires occupés. Le sujet n’est donc pas isolé : il s’inscrit dans un échafaudage de paix fragile, piloté en partie avec l’appui de l’Union africaine, de la Communauté d’Afrique de l’Est, de la SADC et de la CIRGL.
Dans ce contexte, Kinshasa a aussi voulu sécuriser la rentrée scolaire 2026-2027 sur l’ensemble du territoire. Le président Félix Tshisekedi a demandé au gouvernement de garantir une rentrée « apaisée, effective et inclusive », avec une attention particulière pour le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Cette instruction montre que la question éducative est devenue une priorité politique, pas seulement administrative.
La décision annoncée le 27 août 2026 s’appuie, selon le gouvernement, sur la Constitution congolaise, la loi-cadre sur l’enseignement national et des principes internationaux de protection du droit à l’éducation en période de conflit. Kinshasa invoque aussi la résolution 2601 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui appelle à protéger l’éducation en contexte de guerre.
Les faits : 11 établissements concernés, avec une exception pour les finalistes
À Goma, cinq établissements publics sont concernés : l’Université de Goma, l’ISC-Goma, l’ISTM-Goma, l’ISTA-Goma et l’ISP-Goma. À Bukavu, six institutions sont touchées : l’Université officielle de Bukavu, l’ISC-Bukavu, l’ISTM-Bukavu, l’ISP-Bukavu, l’ISDR-Bukavu et l’ISAM-Bukavu. Le gouvernement autorise toutefois les étudiants finalistes de 2025-2026, dont le cursus n’a pas pu être achevé, à présenter les évaluations nécessaires dans des établissements publics ou privés légalement reconnus par l’État congolais.
Kinshasa dit vouloir éviter que la valeur des titres académiques délivrés en RDC ne soit fragilisée. Le gouvernement affirme aussi que l’occupation d’une partie du territoire national ne confère aucune compétence administrative ou académique à l’AFC/M23. En clair, la bataille ne porte pas seulement sur des bureaux de direction ; elle porte sur qui a le droit de dire ce qu’est une université congolaise.
La décision est intervenue après une séquence de tensions autour des établissements d’enseignement supérieur à Goma et Bukavu. Le 7 août 2026, l’AFC/M23 a annoncé de nouvelles désignations dans plusieurs comités de gestion. Le 10 août, le gouvernement congolais a rejeté ces nominations. Puis, le 26 août, le mouvement a contesté à son tour la suspension des activités académiques, en accusant Kinshasa de politiser le secteur universitaire.
Ce que cela change pour les étudiants, les enseignants et les familles
Pour les étudiants, la mesure crée d’abord de l’incertitude. Un calendrier académique interrompu, c’est souvent un stage reporté, une soutenance retardée, un diplôme décalé, parfois un projet de mobilité abandonné. Pour les familles, surtout dans une économie où beaucoup vivent de revenus informels et irréguliers, quelques mois de plus peuvent suffire à briser une trajectoire. À Goma comme à Bukavu, la question n’est pas abstraite : elle touche le transport, le logement, les frais d’inscription et la possibilité même de poursuivre des études en sécurité.
Pour les enseignants et le personnel administratif, l’enjeu est double. D’un côté, ils sont sommés de rester dans un cadre légal reconnu par Kinshasa. De l’autre, ils doivent composer avec une réalité locale où les autorités de facto cherchent à imposer leurs propres relais. Le gouvernement dit vouloir protéger les droits des enseignants « régulièrement reconnus » ; l’AFC/M23, elle, présente ses réaménagements comme une réponse à des postes vacants et à la continuité du service public. Le conflit institutionnel se joue donc aussi sur l’emploi, les salaires et la légitimité des carrières.
Le signal envoyé à la population urbaine est fort. À Goma et Bukavu, la vie universitaire irrigue l’économie locale : colocation, petits commerces, mobilité urbaine, services de photocopie, restauration, transport. Quand les amphithéâtres se vident, ce sont de nombreux revenus modestes qui se contractent. La décision ne touche donc pas seulement les établissements ; elle affecte tout un tissu social autour d’eux. Cette dimension est d’autant plus sensible que le président congolais a aussi demandé une rentrée scolaire plus calme, alors que d’autres provinces vivent déjà les effets de l’insécurité ou d’épidémies comme Ebola.
Une portée régionale qui dépasse la seule RDC
Cette suspension académique dit quelque chose du basculement en cours dans l’Est de la RDC : les groupes armés ne cherchent plus seulement un rapport de force militaire, mais une prise sur les institutions. Universités, finances, médias, administration locale : tout espace où l’État produit de la norme devient un enjeu de pouvoir. C’est ce que plusieurs observateurs décrivent déjà comme une forme d’administration parallèle dans les zones contrôlées par l’AFC/M23.
À l’échelle africaine, le sujet touche un principe plus large : la protection de l’éducation en temps de guerre. L’UNESCO et les Nations unies rappellent que les écoles, les étudiants et les enseignants doivent être protégés, même quand les conflits durent. En Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs, où les médiations se superposent depuis plusieurs années, le cas congolais montre qu’une crise territoriale finit toujours par devenir une crise institutionnelle.
La suite dépendra autant du terrain que de la diplomatie. Le prochain test ne sera pas seulement militaire. Il sera aussi académique, administratif et politique : qui rouvrira les campus, sous quelle autorité, et avec quelle reconnaissance des diplômes ? Dans l’Est congolais, la réponse à cette question dira beaucoup sur l’état réel de la souveraineté de la RDC.