Quand la route devient piège

Dans le sud-est de la République démocratique du Congo, le voyage entre deux localités peut encore basculer en drame en quelques secondes. À Mukana, dans le territoire de Mitwaba, un camion transportant à la fois des passagers et des marchandises a fini dans une rivière dans la nuit du 15 au 16 septembre 2026. Le bilan demeure provisoire, mais il dit déjà assez l’ampleur du choc: au moins 33 morts selon les autorités provinciales, et jusqu’à 41 décès selon des sources locales recoupées par d’autres médias.

Le drame ne survient pas dans un vide. Le Haut-Katanga, province minière et carrefour commercial du sud congolais, vit au rythme d’axes routiers dégradés, de véhicules surchargés et de contrôles souvent intermittents. Dans ce contexte, le moindre incident mécanique se transforme vite en catastrophe humaine. La route porte les récoltes, les marchandises, les travailleurs et aussi les risques que l’État peine encore à contenir.

Ce qui s’est passé à Mukana

Selon les informations recueillies à Lubumbashi, le camion de marque Howo venait de Malemba-Nkulu, dans le Haut-Lomami voisin, lorsqu’il a quitté la route avant de chuter dans la rivière Mukana. Les autorités provinciales évoquent une défaillance des freins. Elles parlent d’un bilan provisoire de 33 morts et d’une vingtaine de blessés. Des témoins et des sources locales, eux, avancent 41 morts parmi les passagers. Les blessés les plus graves ont dû être évacués vers des structures mieux équipées.

Le ministre provincial des Transports du Haut-Katanga a mis en cause la surcharge et le transport de passagers dans des camions de marchandises. Il a expliqué que les services de l’État avaient commencé à inhumer certains corps sur place, en raison de la décomposition rapide des dépouilles. Cette décision, brutale en apparence, illustre surtout l’isolement logistique de certaines zones et la difficulté à mobiliser rapidement des moyens de secours adaptés.

Le site du drame se trouve dans une zone déjà connue pour la fragilité de ses liaisons routières. Mitwaba revient régulièrement dans l’actualité locale pour des accidents, des problèmes d’enclavement ou des tensions sécuritaires ponctuelles. En décembre 2024 déjà, un accident sur l’axe Luambo-Mitwaba avait fait au moins 11 morts, selon Radio Okapi. Cette répétition donne à l’événement de Mukana une portée plus large qu’un simple accident isolé.

Un problème de transport, pas seulement un fait divers

En RDC, le risque routier reste structurel. Le profil pays de l’Organisation mondiale de la Santé sur la sécurité routière rappelle que les pays doivent encore réduire les décès et blessures non mortels sur la route dans le cadre de la Décennie d’action 2021-2030. La plateforme de données de l’OMS indique par ailleurs un taux estimé de mortalité routière de 16,3 décès pour 100 000 habitants en RDC. Ce niveau ne dit pas tout, mais il situe le pays dans une zone de vulnérabilité durable.

Sur le terrain, les causes se ressemblent d’un drame à l’autre: surcharge, mauvais entretien des véhicules, contrôle technique faible, discipline routière inégale et routes difficiles. En 2024, les autorités provinciales du Haut-Katanga avaient déjà annoncé des mesures pour réduire les accidents, notamment contre le transport mixte de marchandises et de personnes. L’accident de Mukana montre que l’écart reste grand entre les règles annoncées et leur application réelle.

Le transport mixte touche d’abord les voyageurs les plus exposés: travailleurs, commerçants, familles, habitants des localités éloignées. Il touche aussi l’économie informelle, qui dépend de véhicules bon marché et de l’acceptation tacite des surcharges. À court terme, chacun y gagne quelques places ou quelques sacs de plus. À long terme, ce système fait payer le prix fort aux passagers. C’est ce déséquilibre que dénoncent régulièrement les acteurs locaux de la société civile, en appelant à une présence plus ferme de l’État sur les axes de circulation.

Au-delà du Haut-Katanga, un signal pour le continent

Ce drame parle aussi à l’échelle africaine. Partout où les réseaux de transport reposent sur des infrastructures incomplètes et une régulation faible, les accidents collectifs frappent d’abord les plus mobiles, donc les plus vulnérables économiquement. La question n’est pas seulement celle du nombre de morts. Elle est aussi celle du droit à se déplacer sans mettre sa vie en jeu. La sécurité routière, souvent traitée comme un sujet technique, est en réalité un enjeu de gouvernance, de santé publique et d’intégration économique.

Pour la RDC, l’enjeu immédiat est clair: faire appliquer l’interdiction du transport de passagers dans les camions de marchandises, renforcer les contrôles sur les axes secondaires et améliorer les secours dans les zones enclavées. Pour les autorités provinciales, le dossier est aussi politique, car chaque accident nourrit le sentiment que les annonces ne suffisent plus. Pour les familles des victimes, enfin, la priorité reste l’identification des corps, la prise en charge des blessés et la vérité sur les causes exactes du basculement du camion dans la rivière.

À l’échelle régionale, le Haut-Katanga rappelle une réalité partagée par de nombreux pays d’Afrique centrale et australe: la croissance des échanges ne vaut que si les routes, les ponts, les contrôles et les secours suivent. Sans cela, le commerce circule, mais au prix d’une insécurité ordinaire qui finit par coûter plus cher que le trajet lui-même.